04- Passion
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Rencontre
avec Paul, prêtre
Ma deuxième rencontre était un prêtre. A mon retour, beaucoup s’en sont étonnés, certains en ont même été choqués. Si je ne l’avais pas rencontré, je n’aurais jamais compris à quel point nous sommes plus que ce que nous croyons. Je n’aurais jamais compris la subtilité d’une certaine approche de l’humanité. Je n’aurais surtout jamais admis que donner ne peut se conjuguer que si être est parfaitement maîtrisé.
27 juin – Dans les jardins d’un monastère...
Ma deuxième rencontre était un prêtre. A mon retour, beaucoup s’en sont étonnés, certains en ont même été choqués. Si je ne l’avais pas rencontré, je n’aurais jamais compris à quel point nous sommes plus que ce que nous croyons. Je n’aurais jamais compris la subtilité d’une certaine approche de l’humanité. Je n’aurais surtout jamais admis que donner ne peut se conjuguer que si être est parfaitement maîtrisé.
27 juin – Dans les jardins d’un monastère...
Rencontre
avec Paul, prêtre
Ma deuxième rencontre était un prêtre. A mon retour, beaucoup s’en sont étonnés, certains en ont même été choqués. Si je ne l’avais pas rencontré, je n’aurais jamais compris à quel point nous sommes plus que ce que nous croyons. Je n’aurais jamais compris la subtilité d’une certaine approche de l’humanité. Je n’aurais surtout jamais admis que donner ne peut se conjuguer que si être est parfaitement maîtrisé.
27 juin – Dans les jardins d’un monastère...
Pierre – Comment faites-vous pour garder la foi en ce que vous faites?
Paul – Voilà bien une question que je ne me suis jamais posée! Je suis dans la foi et c’est pour moi un royaume d’évidences. Il faut être hors de la foi pour s’interroger ainsi. Quand on y est, on ne peut pas en revenir. On regrette seulement de ne pas y avoir été plus tôt, tant la situation précédente vous semble pauvre et anecdotique. Appartenir à la foi, c’est être complètement libre, voilà le point fondamental. Souhaiteriez-vous quitter la liberté?
P. – Justement, est-ce que la foi ne fait pas perdre une certaine liberté de jugement?
Paul – Parce que vous pensez qu’être critique ou sceptique c’est être libre? Je crois pour ma part qu’avoir la foi c’est d’abord croire en soi, en sa dimension infinie, en son potentiel illimité. Qu’y a-t-il de plus sain que de croire en soi, en l’humanité, en son destin. Il n’est pas question ici de perte de liberté, mais au contraire d’harmonie, d’intensité, de recherche. La vérité est au fond de soi. Le seul chemin pour y accéder c’est la foi. La foi est le point de passage entre des contraintes matérielles externes et une libération intérieure.
P. – Où trouvez-vous l’énergie qui vous fait avancer?
Paul – Justement je la trouve en moi! Et plus j’évolue, plus cette énergie est importante et riche. C’est l’harmonie que je tisse avec le monde qui m’ouvre à toutes ces sources d’énergie, car je ne me coupe pas
des autres, je m’ouvre à eux. Ainsi, je peux donner et je peux recevoir sans jamais me tarir.
P. – Pourquoi les gens vous font-ils confiance?
Paul – Je sens très bien que les gens me font confiance quand je vis ma foi avec intensité quand mes actes sont en accord avec mes pensées. Je ressens alors que mon comportement est rassurant pour mon entourage car il est dénué de tout masque, de tout leurre. Qui n’aspirerait pas à vivre des moments intenses et riches, dans un climat d’évidence et de sérénité? Les rapports que j’entretiens avec mon environnement ne sont pas des rapports de pression mais des rapports d’élévation. Chaque fois que je le peux, j’essaie de leur montrer un nouveau bout d’horizon et surtout de leur communiquer le bonheur qui s’y trouve.
P. – Quelle est votre utilité, en quoi êtes-vous «rentable» socialement?
Paul – Je crois que tout individu a un rôle d’exemplarité. Qu’on le veuille ou non, on est toujours en train d’imiter le comportement de quelqu’un d’autre. Mon rôle à moi c’est d’offrir un exemple de vie inspirée par la foi, conduisant à la plénitude et au bonheur. Il y a vraisemblablement d’autres chemins, mais je suis particulièrement heureux de suivre celui-là. J’essaie d’être un point de repère dans notre société, quelqu’un qui permette de relativiser le poids excessif du matérialisme et de la dimension temporelle. Ma vie ce n’est pas d’être à la mode, dans le coup, mais de poursuivre une œuvre et de transmettre les relais d’un «travail» commencé il y a des milliers d’années. Mon utilité c’est d’offrir un point d’arrimage solide et séculaire face aux turbulences que nous traversons et que nous traverserons encore.
P. – Quelle est votre approche du passé, du présent et du futur?
Paul – Je ne les oppose pas; ils se nourrissent les uns les autres. Et il n’y a rien de pire que de se laisser enfermer dans une seule de ces dimensions. Être un homme du passé, c’est être déjà mort. Être un homme du présent, c’est se confondre à la matière. Être un homme du futur, c’est s’assimiler à la fiction. Un homme de foi est un homme global, un homme capable d’associer les trois dimensions temporelles tout au long de ses journées en renforçant son action plutôt qu’en la divisant.
P. – Comment peut-on passer une vie sans avoir d’action sur la matière?
Paul – Parce que vous pensez qu’avoir une action sur ses contemporains n’est pas suffisant? Vous croyez qu’avoir une action sur soi, sur son corps, sur son esprit ce n’est pas avoir une action sur la «matière»! Si vous dites «comment vivre sans produire des biens», je veux bien admettre que là n’est pas ma vocation. Ma production n’est pas visible, je ne fabrique ni tracteurs, ni ordinateurs. Mon destin est de «produire» des choses moins visibles, plus spirituelles qui permettent certainement à d’autres de produire. A chacun sa mission...
P. – Cela ne vous gêne pas de peser sur la foi et la croyance des autres?
Paul – Nous pesons forcément sur les autres, de manière active ou passive. Peser de manière active c’est projeter un message, offrir une écoute, aider à se questionner, en un mot c’est essayer de transmettre ce que l’on a acquis. Peser de manière passive c’est ne rien dire et se faire porter par les autres. Pour ma part, j’essaie d’apporter une image, un éclairage, un exemple, une opportunité, une piste. Je ne crois pas que proposer un chemin puisse être assimilé à une contrainte. Au contraire. C’est plutôt une façon d’enrichir un choix, d’ouvrir des horizons. C’est parce qu’il y a des gens qui «croient» que les choses avancent. Le jour où ils ne seront plus là et où ils ne pèseront plus sur le destin de l’humanité, elle ne tardera pas à redevenir poussière.
P. – Mais justement, quel est votre sentiment face à ceux qui ne partagent pas votre foi?
Paul – S’ils partagent une autre foi, j’en suis heureux car nous sommes forcément très proches. S’ils n’en partagent aucune, je le regrette pour eux car ils doivent se sentir bien seuls et bien démunis. Mais c’est ainsi, c’est la logique du monde, tout le monde ne peut pas faire la même route au même moment. Chacun est libre de choisir son chemin et d’avancer à la vitesse qui lui plaît. Celui qui évolue a le devoir d’offrir aux autres les clés de son évolution sans pour autant les leur imposer. Il est seulement le messager de l’évolution, pas son maître.
P. – N’y a-t-il pas tout de même des limites à la tolérance?
Paul – De quelle tolérance parlez-vous? De celle des croyants à l’égard des incroyants ou de celle des incroyants à l’égard des croyants? L’histoire est pleine d’exemples dans les deux sens. Lorsque la foi se teinte d’obscurantisme elle peut déchaîner les feux de la passion mais peut-on encore parler de foi? L’homme évolué ne peut qu’être tolérant et son comportement doit provoquer la tolérance même de la part de ses ennemis. Dans tous les cas, je suis convaincu que le calme et la sérénité sont les meilleures armes et les meilleures armures. Je ne pense pas que le positif ait énormément à gagner à se confronter au négatif Il a plus à faire en se concentrant sur lui-même. Chacun est libre de faire le bien.
P. – Comment vous êtes-vous trouvé confronté à la «vocation»?
Paul – Vous savez, on avance, on avance, et puis un jour on y est! La foi est une rencontre. C’est le fruit d’une dynamique personnelle, faite de questions toujours plus profondes, de dépassements de soi toujours plus forts. On trouve la foi surtout si l’on n’en fait pas l’objet de ses recherches. Elle s’impose un jour, lumineuse et évidente. Tout à coup vous passez de l’autre côté du mur et vous vous dites «c’est donc cela, c’est donc si simple!» Vous vous sentez happé par une autre énergie, l’énergie de l’évidence, l’énergie de l’harmonie et tout cela est le fruit d’un long cheminement, patient et constant, dont on ne peut imaginer ni le lieu, ni l’heure d’arrivée.
P. – Comment arrivez-vous à porter un jugement sur vous-même?
Paul – Ma seule unité de référence, c’est ce que j’étais hier; ai-je progressé, ai-je régressé? Mes critères sont mon évolution en termes de clarté, de simplicité, de paix intérieure, de plénitude, de transparence, de lucidité, de maîtrise. Oui, définitivement, je crois que le seul jugement que l’on puisse avoir sur soi, c’est un jugement par rapport à soi, dans la durée. Toute autre démarche est vaine.
P. – Votre statut ne vous coupe-t-il pas de votre entourage?
Paul – Il est vrai que nous avons tous un statut, et ce statut est une image, une étiquette. Tout le débat consiste à s’en évader, à ne pas devenir une de ces figures d’autorité que l’on respecte plus à cause de l’image que de la personne qui est derrière. Au masque il faut préférer la spontanéité, à l’autorité la relation, au respect la chaleur.
P. – Quels sont les risques de dérapage de votre fonction?
Paul – Le risque majeur, c’est celui qui nous guette tous lorsque nous sommes convaincus de détenir une part de vérité. Nous voudrions que tout le monde y adhère. Mais à vouloir convertir les autres sans tenir compte de leur propre évolution, c’est à coup sûr en faire tôt ou tard un ennemi qui finira par s’en prendre à vous ou qui véhiculera une image dénaturée de votre foi. C’est le genre de comportement qui peut conduire à l’intolérance et au fanatisme dont nous parlions il y a un instant.
P. – Avez-vous une approche pédagogique de votre foi?
Paul – Je ne sais pas si on peut appeler cela de la pédagogie mais pour moi la seule forme de pédagogie c’est la pédagogie de soi. On ne peut enseigner à l’autre que ce que l’on a complètement intégré, vécu, intériorisé. Lorsque vous avez vécu un événement vous allez pouvoir le décoder et l’offrir à l’autre en essayant de trouver le chemin le plus adapté. Si vous l’avez seulement lu ou appris vous n’êtes qu’un théoricien et à ce titre vous pouvez peu pour l’autre.
P – Vous avez le sentiment d’être un généraliste ou plutôt un spécialiste?
Paul – Voilà des mots qui ne font pas partie de mon vocabulaire.
P. – J’aimerais vraiment que vous essayiez d’y répondre!
Paul – Oui, je sais que ce sont des mots très importants pour l’homme qui a l’habitude de tout découper en morceaux. Notre époque est frappée d’un goût immodéré pour la démarche analytique. Je lui préfère la démarche synthétique, plus proche de l’essence profonde de l’humanité. Personnellement je me définirais comme globaliste car je crois que toutes les choses sont reliées les unes aux autres. Prendre les choses séparément c’est prendre la vie par le petit bout de la lorgnette, c’est courir le risque de s’aveugler, de se tromper. C’est surtout devenir un rouage, un outil, un pion. Je crois que l’approche spécialisée, analytique, ponctuelle, est à l’opposé de notre nature profonde. Notre talent c’est de comprendre d’abord globalement, c’est d’être réellement holistique.
P. – Êtes-vous malgré tout sensible à la notion d’efficacité?
Paul – Bien sûr! C’est la moindre des choses pour quelqu’un qui vit en société de savoir pourquoi il est là et en quoi il est utile. Je définirais l’efficacité comme l’incidence de son propre développement sur les comportements de son environnement. En quoi ai-je été utile dans l’évolution de tel ou tel; voilà pour moi l’une des clés de l’évaluation de mon efficacité.
P. – Quels conseils donneriez-vous à ceux qui paraissent faire fausse route ou qui vous paraissent perdus?
Paul – Par principe, je ne donne pas de conseil. La demande de conseil de quelqu’un qui se sent perdu équivaut le plus souvent à une demande de prise en charge. Et cela, c’est la dernière des choses à faire. La prise en charge ne peut qu’encourager le comportement à l’origine du malaise. Ma démarche serait plutôt d’aider l’autre à retrouver le calme intérieur, à se poser les vraies questions afin qu’il puisse trouver par lui-même ses solutions.
P. – Est-ce que l’organisation matérielle dans laquelle vous vivez a une importance dans votre vie?
Paul – Il y a d’abord le lieu. Le lieu dans lequel on vit a une incidence évidente sur sa façon d’être, de penser, de vivre. Si j’étais entouré de trop d’objets, par exemple, j’aurais vite fait de retomber dans une pensée matérialiste. Mais un lieu c’est aussi ce que l’on en fait, il finit par vous ressembler, par vous dépeindre. En un mot, il finit par vibrer comme vous. Et puis, il y a l’organisation de la vie. Ma grande chance c’est de pouvoir vivre des moments de silence intense. Celui qui n’a pas la possibilité de se retrouver en tête à tête avec lui-même ne connaît pas un des plus grands bonheurs qui puisse être donné à l’homme. Le silence et la méditation permettent de révéler en soi tout ce que nous possédons et que nous ne connaissons pas encore. Je finis par croire que le silence est plein et que le verbe est vide. Quand je vois l’hypertrophie du verbe dans nos sociétés modernes, je me dis qu’il faut que les hommes aient vraiment très peur, pour parler autant.
P – Est-il nécessaire de travailler beaucoup pour obtenir ce que l’on souhaite?
Paul – On confond souvent travail et réalisation. De nos jours, il est de bon ton, pour mériter de la société, de travailler énormément et surtout de bien le montrer. Je ne pense pas que la dépense d’énergie soit toujours très louable. Elle cache bien souvent une difficulté à vivre, une difficulté à être. Le véritable «travail» part forcément d’un travail sur soi. Et c’est ce travail sur soi qui permet de venir en aide aux autres. Celui qui se connaît bien est capable de réaliser des missions jugées difficiles par d’autres en dépensant très peu d’énergie. Il sait diriger son action et concentrer son effort. Il ne se gaspille pas.
P. – Avez-vous dans votre organisation des rapports hiérarchiques et comment les vivez-vous?
Paul – Aucune organisation humaine n’a pu jusqu’à ce jour démontrer une quelconque viabilité sans système d’organisation et sans hiérarchie. Bien évidemment la hiérarchie existe chez nous comme partout ailleurs, mais elle a un rôle marginal. La question est de savoir comment est vécue, supportée cette hiérarchie. Plus les individus d’une organisation sont «évolués», moins la hiérarchie pèse sur eux. Plus un homme a progressé dans son cheminement personnel, plus il est conscient de l’intérêt collectif et plus les approches d’autodiscipline se substituent à une autorité centralisée. Aussi, lorsque j’entends parler de hiérarchies difficiles à vivre, je ne peux qu’encourager leurs chefs à faire évoluer les gens plus que la structure hiérarchique.
P. – Mais vous êtes amené à recevoir des ordres ou à en donner?
Paul – Non, cela ne fait pas partie de notre démarche. Nous savons tous où nous allons, nous avons tous conscience de l’intérêt collectif qui nous unit, nous guide et oriente nos actes. La grande différence entre notre micro-société et bien d’autres, c’est que nous savons tous où nous allons et que nous avons choisi librement de lier nos destins à un intérêt supérieur. Nul besoin pour nous d’un quelconque chien de garde! Si un jour nous sommes en désaccord sur le fond, il nous reste la liberté de partir.
P. – D’accord, vous dites que vous savez où vous allez et que cela suffit. Mais n’avez-vous pas de temps en temps besoin d’être motivé?
Paul – Nous avons tous nos périodes de doute, de défaillances et c’est là que l’intérêt du groupe prend toute sa valeur. Il va savoir écouter, aider à comprendre, aider à retrouver l’équilibre et la clarté de vue. Jamais il ne s’érigera en juge et jamais il ne contraindra l’autre à un retour, à une quelconque normalité. Écoute, respect, compréhension pourront plus pour l’homme passagèrement démotivé que tous les discours normatifs et moralisants.
P. – J’imagine que vous avez des décisions à prendre; comment faites-vous pour vous concerter?
Paul – Aussi paradoxal que cela puisse vous paraître, nous prenons très peu de décisions et cela parce que notre type de société est réglé par un code de fonctionnement, des règles et des rituels connus et acceptés dès le départ. La plupart des problèmes matériels et quotidiens ont été réglés une bonne fois pour toute. Nous ne revenons pas dessus tous les matins. Cela nous évite d’avoir à rediscuter éternellement des mêmes sujets et de gaspiller notre énergie. D’une manière générale, nous préférons discuter des problèmes bien avant qu’ils ne se posent, évitant ainsi le stress de l’urgence et l’émergence d’intérêts particuliers momentanés. La bonne loi n’est pas celle qui est bâtie dans la tempête.
P. – Vous évoquez l’existence de rituels; n’aboutissez-vous pas à une certaine routine?
Paul – Je pense que le rituel est une dimension fondamentale de la vie. Il permet d’enraciner des comportements, de revivre des sensations. Le rituel relève d’une grande sagesse; ce n’est pas parce qu’une chose a été faite une fois qu’elle est acquise. C’est sa répétition qui permettra son intériorisation. Le rituel est pour nous une espèce de respiration de groupe, un mode de communication subtil, un moyen d’unification. Il est à chaque fois différent bien qu’identique, parce que plus profond et mieux compris. Dans chacun de nos rituels, il y a l’explication du monde entier, les émotions de toute la terre, mais c’est à nous d’en découvrir tous les accès. C’est pour cela qu’un rituel ne devient jamais une routine sauf si nous-mêmes cessons notre évolution et notre recherche.
P. – Votre démarche n’exclu-t-elle pas, de fait, la spontanéité?
Paul – La spontanéité est le fruit de l’harmonie. Plus nous approchons de cet état, plus notre spontanéité va grandissante. C’est à ce moment-là que l’on trouve des chemins directs avec notre histoire et notre expérience. Certains appellent cela intuition, je préfère parler de vérité intérieure. Il faut faire clairement la différence entre spontanéité et réactivité. La première est issue de soi, la seconde dépend de l’autre. C’est pour cela que nous devons tous devenir métanoïques, c’est-à-dire en prise directe sur nous-mêmes, sur notre intuition et notre vision, passant ainsi au-delà de la pensée, du verbe et des mots.
P. – Votre système ne va-t-il pas à l’encontre de l’imagination?
Paul – Au contraire, notre quotidien est dédié à l’imagination; voilà des millénaires que nous travaillons sur les mêmes textes; et voilà des millénaires que nous trouvons des choses nouvelles, de nouvelles explications. Car ces règles et ces rituels ne sont que des outils pour trouver ce qui est inscrit en nous comme en chacun. Ils nous permettent de découvrir notre richesse. Ils nous ouvrent les yeux et l’esprit. Ils nous évitent de courir après la connaissance comme si elle nous était extérieure.
P. – Quelle approche avez-vous de la connaissance?
Paul – La connaissance est ce que l’on découvre en soi, et non ce qui est inscrit dans les livres. Les livres ne sont que les outils permettant de réveiller notre connaissance. En fait, l’homme sage passe sa vie à se redécouvrir et à aider les autres à faire de même. La connaissance est mouvement, recherche et stimulation. La connaissance est ce que l’on ressent et non ce que l’on sait.
P. – Avez-vous le sentiment d’exercer une quelconque autorité?
Paul – Voilà encore un mot chargé! Je parlerais plutôt d’influence et dans son acception la plus positive. C’est vrai que lorsque vous émettez une vibration, et bien elle a une influence sur les murs, sur les gens et bien entendu sur vous. Choisir un comportement c’est choisir une qualité de vibration, laquelle aura un impact, une influence sur les autres. Lorsque quelqu’un cherche à imiter un comportement qui lui semble bénéfique, il recherche en fait une longueur d’onde. Mon influence est comme un diapason qui donne le «la» à ceux qui veulent emprunter les mêmes chemins que moi. C’est en étant totalement soi-même que l’on fait réellement autorité.
P. – Allez-vous jusqu’à changer votre comportement en fonction des autres?
Paul – Il ne sert à rien de se comporter en girouette même si cela doit apporter un surcroît de confort momentané. Je suis ce que je suis et je dois l’assumer; je ne peux espérer plaire à tout le monde et donc je n’ai pas à devenir le miroir de mes interlocuteurs. Mon comportement est le reflet de la forme la plus achevée de «ma» vérité intérieure. D’autres en ont de différentes et j’en suis heureux. Ce n’est pas une raison suffisante pour faire l’impasse sur mon être profond et pour changer ma façon d’être au nom d’une volonté de séduction.
P. – Vous voulez dire que le fait d’être respecté ou aimé par les autres n’a pas d’importance pour vous?
Paul – Non pas du tout, l’équation est très simple; plus je m’aime, plus je me respecte. Plus je m’aime et plus je peux être aimé. L’amour que les autres me portent est le plus fidèle indicateur de l’amour que je me porte. Le désamour des autres est le signal d’alarme d’un dysfonctionnement personnel. En fait, je cherche plus la communication avec les autres et donc la proximité et l’amour, que le respect des autres avec ses lois, sa distance et sa froideur.
P. – Est-ce qu’à certains moments vous avez dû faire preuve d’agressivité?
Paul – Bien sûr, et à chaque fois, j’essaie de découvrir le désordre interne qui en a été la cause. En fait l’agressivité envers les autres n’est qu’une incapacité provisoire à regarder certaines vérités personnelles en face. Le plus grand trésor qui nous est offert est ce noyau incandescent et irradiant qui est au fond de chacun de nous. Le chemin pour l’entr’apercevoir est long, mais le simple fait de savoir qu’il existe et que l’on s’en approche, procure une profonde joie.
P. – Vous parlez toujours de l’individu, que faites-vous de la notion d’équipe, de groupe?
Paul – La seule façon d’appartenir à une équipe, c’est de s’appartenir. Celui qui s’occupe de lui n’est pas un égoïste, au contraire, il se rend plus acceptable, plus riche, plus fréquentable, plus utile. Les équipes et les groupes souffrent beaucoup des membres faibles et sans détermination. Beaucoup se croient altruistes parce qu’ils s’occupent des autres; en fait, bien souvent, qu’ont-ils à apporter, eux qui voient si peu clair en eux? Ne cherchent-ils pas à se rassurer en créant des liens de dépendance avec leur entourage? Plus l’homme est unique, plus il atteint sa «verticalité», plus il peut appartenir au groupe.
Ma deuxième rencontre était un prêtre. A mon retour, beaucoup s’en sont étonnés, certains en ont même été choqués. Si je ne l’avais pas rencontré, je n’aurais jamais compris à quel point nous sommes plus que ce que nous croyons. Je n’aurais jamais compris la subtilité d’une certaine approche de l’humanité. Je n’aurais surtout jamais admis que donner ne peut se conjuguer que si être est parfaitement maîtrisé.
27 juin – Dans les jardins d’un monastère...
Pierre – Comment faites-vous pour garder la foi en ce que vous faites?
Paul – Voilà bien une question que je ne me suis jamais posée! Je suis dans la foi et c’est pour moi un royaume d’évidences. Il faut être hors de la foi pour s’interroger ainsi. Quand on y est, on ne peut pas en revenir. On regrette seulement de ne pas y avoir été plus tôt, tant la situation précédente vous semble pauvre et anecdotique. Appartenir à la foi, c’est être complètement libre, voilà le point fondamental. Souhaiteriez-vous quitter la liberté?
P. – Justement, est-ce que la foi ne fait pas perdre une certaine liberté de jugement?
Paul – Parce que vous pensez qu’être critique ou sceptique c’est être libre? Je crois pour ma part qu’avoir la foi c’est d’abord croire en soi, en sa dimension infinie, en son potentiel illimité. Qu’y a-t-il de plus sain que de croire en soi, en l’humanité, en son destin. Il n’est pas question ici de perte de liberté, mais au contraire d’harmonie, d’intensité, de recherche. La vérité est au fond de soi. Le seul chemin pour y accéder c’est la foi. La foi est le point de passage entre des contraintes matérielles externes et une libération intérieure.
P. – Où trouvez-vous l’énergie qui vous fait avancer?
Paul – Justement je la trouve en moi! Et plus j’évolue, plus cette énergie est importante et riche. C’est l’harmonie que je tisse avec le monde qui m’ouvre à toutes ces sources d’énergie, car je ne me coupe pas
des autres, je m’ouvre à eux. Ainsi, je peux donner et je peux recevoir sans jamais me tarir.
P. – Pourquoi les gens vous font-ils confiance?
Paul – Je sens très bien que les gens me font confiance quand je vis ma foi avec intensité quand mes actes sont en accord avec mes pensées. Je ressens alors que mon comportement est rassurant pour mon entourage car il est dénué de tout masque, de tout leurre. Qui n’aspirerait pas à vivre des moments intenses et riches, dans un climat d’évidence et de sérénité? Les rapports que j’entretiens avec mon environnement ne sont pas des rapports de pression mais des rapports d’élévation. Chaque fois que je le peux, j’essaie de leur montrer un nouveau bout d’horizon et surtout de leur communiquer le bonheur qui s’y trouve.
P. – Quelle est votre utilité, en quoi êtes-vous «rentable» socialement?
Paul – Je crois que tout individu a un rôle d’exemplarité. Qu’on le veuille ou non, on est toujours en train d’imiter le comportement de quelqu’un d’autre. Mon rôle à moi c’est d’offrir un exemple de vie inspirée par la foi, conduisant à la plénitude et au bonheur. Il y a vraisemblablement d’autres chemins, mais je suis particulièrement heureux de suivre celui-là. J’essaie d’être un point de repère dans notre société, quelqu’un qui permette de relativiser le poids excessif du matérialisme et de la dimension temporelle. Ma vie ce n’est pas d’être à la mode, dans le coup, mais de poursuivre une œuvre et de transmettre les relais d’un «travail» commencé il y a des milliers d’années. Mon utilité c’est d’offrir un point d’arrimage solide et séculaire face aux turbulences que nous traversons et que nous traverserons encore.
P. – Quelle est votre approche du passé, du présent et du futur?
Paul – Je ne les oppose pas; ils se nourrissent les uns les autres. Et il n’y a rien de pire que de se laisser enfermer dans une seule de ces dimensions. Être un homme du passé, c’est être déjà mort. Être un homme du présent, c’est se confondre à la matière. Être un homme du futur, c’est s’assimiler à la fiction. Un homme de foi est un homme global, un homme capable d’associer les trois dimensions temporelles tout au long de ses journées en renforçant son action plutôt qu’en la divisant.
P. – Comment peut-on passer une vie sans avoir d’action sur la matière?
Paul – Parce que vous pensez qu’avoir une action sur ses contemporains n’est pas suffisant? Vous croyez qu’avoir une action sur soi, sur son corps, sur son esprit ce n’est pas avoir une action sur la «matière»! Si vous dites «comment vivre sans produire des biens», je veux bien admettre que là n’est pas ma vocation. Ma production n’est pas visible, je ne fabrique ni tracteurs, ni ordinateurs. Mon destin est de «produire» des choses moins visibles, plus spirituelles qui permettent certainement à d’autres de produire. A chacun sa mission...
P. – Cela ne vous gêne pas de peser sur la foi et la croyance des autres?
Paul – Nous pesons forcément sur les autres, de manière active ou passive. Peser de manière active c’est projeter un message, offrir une écoute, aider à se questionner, en un mot c’est essayer de transmettre ce que l’on a acquis. Peser de manière passive c’est ne rien dire et se faire porter par les autres. Pour ma part, j’essaie d’apporter une image, un éclairage, un exemple, une opportunité, une piste. Je ne crois pas que proposer un chemin puisse être assimilé à une contrainte. Au contraire. C’est plutôt une façon d’enrichir un choix, d’ouvrir des horizons. C’est parce qu’il y a des gens qui «croient» que les choses avancent. Le jour où ils ne seront plus là et où ils ne pèseront plus sur le destin de l’humanité, elle ne tardera pas à redevenir poussière.
P. – Mais justement, quel est votre sentiment face à ceux qui ne partagent pas votre foi?
Paul – S’ils partagent une autre foi, j’en suis heureux car nous sommes forcément très proches. S’ils n’en partagent aucune, je le regrette pour eux car ils doivent se sentir bien seuls et bien démunis. Mais c’est ainsi, c’est la logique du monde, tout le monde ne peut pas faire la même route au même moment. Chacun est libre de choisir son chemin et d’avancer à la vitesse qui lui plaît. Celui qui évolue a le devoir d’offrir aux autres les clés de son évolution sans pour autant les leur imposer. Il est seulement le messager de l’évolution, pas son maître.
P. – N’y a-t-il pas tout de même des limites à la tolérance?
Paul – De quelle tolérance parlez-vous? De celle des croyants à l’égard des incroyants ou de celle des incroyants à l’égard des croyants? L’histoire est pleine d’exemples dans les deux sens. Lorsque la foi se teinte d’obscurantisme elle peut déchaîner les feux de la passion mais peut-on encore parler de foi? L’homme évolué ne peut qu’être tolérant et son comportement doit provoquer la tolérance même de la part de ses ennemis. Dans tous les cas, je suis convaincu que le calme et la sérénité sont les meilleures armes et les meilleures armures. Je ne pense pas que le positif ait énormément à gagner à se confronter au négatif Il a plus à faire en se concentrant sur lui-même. Chacun est libre de faire le bien.
P. – Comment vous êtes-vous trouvé confronté à la «vocation»?
Paul – Vous savez, on avance, on avance, et puis un jour on y est! La foi est une rencontre. C’est le fruit d’une dynamique personnelle, faite de questions toujours plus profondes, de dépassements de soi toujours plus forts. On trouve la foi surtout si l’on n’en fait pas l’objet de ses recherches. Elle s’impose un jour, lumineuse et évidente. Tout à coup vous passez de l’autre côté du mur et vous vous dites «c’est donc cela, c’est donc si simple!» Vous vous sentez happé par une autre énergie, l’énergie de l’évidence, l’énergie de l’harmonie et tout cela est le fruit d’un long cheminement, patient et constant, dont on ne peut imaginer ni le lieu, ni l’heure d’arrivée.
P. – Comment arrivez-vous à porter un jugement sur vous-même?
Paul – Ma seule unité de référence, c’est ce que j’étais hier; ai-je progressé, ai-je régressé? Mes critères sont mon évolution en termes de clarté, de simplicité, de paix intérieure, de plénitude, de transparence, de lucidité, de maîtrise. Oui, définitivement, je crois que le seul jugement que l’on puisse avoir sur soi, c’est un jugement par rapport à soi, dans la durée. Toute autre démarche est vaine.
P. – Votre statut ne vous coupe-t-il pas de votre entourage?
Paul – Il est vrai que nous avons tous un statut, et ce statut est une image, une étiquette. Tout le débat consiste à s’en évader, à ne pas devenir une de ces figures d’autorité que l’on respecte plus à cause de l’image que de la personne qui est derrière. Au masque il faut préférer la spontanéité, à l’autorité la relation, au respect la chaleur.
P. – Quels sont les risques de dérapage de votre fonction?
Paul – Le risque majeur, c’est celui qui nous guette tous lorsque nous sommes convaincus de détenir une part de vérité. Nous voudrions que tout le monde y adhère. Mais à vouloir convertir les autres sans tenir compte de leur propre évolution, c’est à coup sûr en faire tôt ou tard un ennemi qui finira par s’en prendre à vous ou qui véhiculera une image dénaturée de votre foi. C’est le genre de comportement qui peut conduire à l’intolérance et au fanatisme dont nous parlions il y a un instant.
P. – Avez-vous une approche pédagogique de votre foi?
Paul – Je ne sais pas si on peut appeler cela de la pédagogie mais pour moi la seule forme de pédagogie c’est la pédagogie de soi. On ne peut enseigner à l’autre que ce que l’on a complètement intégré, vécu, intériorisé. Lorsque vous avez vécu un événement vous allez pouvoir le décoder et l’offrir à l’autre en essayant de trouver le chemin le plus adapté. Si vous l’avez seulement lu ou appris vous n’êtes qu’un théoricien et à ce titre vous pouvez peu pour l’autre.
P – Vous avez le sentiment d’être un généraliste ou plutôt un spécialiste?
Paul – Voilà des mots qui ne font pas partie de mon vocabulaire.
P. – J’aimerais vraiment que vous essayiez d’y répondre!
Paul – Oui, je sais que ce sont des mots très importants pour l’homme qui a l’habitude de tout découper en morceaux. Notre époque est frappée d’un goût immodéré pour la démarche analytique. Je lui préfère la démarche synthétique, plus proche de l’essence profonde de l’humanité. Personnellement je me définirais comme globaliste car je crois que toutes les choses sont reliées les unes aux autres. Prendre les choses séparément c’est prendre la vie par le petit bout de la lorgnette, c’est courir le risque de s’aveugler, de se tromper. C’est surtout devenir un rouage, un outil, un pion. Je crois que l’approche spécialisée, analytique, ponctuelle, est à l’opposé de notre nature profonde. Notre talent c’est de comprendre d’abord globalement, c’est d’être réellement holistique.
P. – Êtes-vous malgré tout sensible à la notion d’efficacité?
Paul – Bien sûr! C’est la moindre des choses pour quelqu’un qui vit en société de savoir pourquoi il est là et en quoi il est utile. Je définirais l’efficacité comme l’incidence de son propre développement sur les comportements de son environnement. En quoi ai-je été utile dans l’évolution de tel ou tel; voilà pour moi l’une des clés de l’évaluation de mon efficacité.
P. – Quels conseils donneriez-vous à ceux qui paraissent faire fausse route ou qui vous paraissent perdus?
Paul – Par principe, je ne donne pas de conseil. La demande de conseil de quelqu’un qui se sent perdu équivaut le plus souvent à une demande de prise en charge. Et cela, c’est la dernière des choses à faire. La prise en charge ne peut qu’encourager le comportement à l’origine du malaise. Ma démarche serait plutôt d’aider l’autre à retrouver le calme intérieur, à se poser les vraies questions afin qu’il puisse trouver par lui-même ses solutions.
P. – Est-ce que l’organisation matérielle dans laquelle vous vivez a une importance dans votre vie?
Paul – Il y a d’abord le lieu. Le lieu dans lequel on vit a une incidence évidente sur sa façon d’être, de penser, de vivre. Si j’étais entouré de trop d’objets, par exemple, j’aurais vite fait de retomber dans une pensée matérialiste. Mais un lieu c’est aussi ce que l’on en fait, il finit par vous ressembler, par vous dépeindre. En un mot, il finit par vibrer comme vous. Et puis, il y a l’organisation de la vie. Ma grande chance c’est de pouvoir vivre des moments de silence intense. Celui qui n’a pas la possibilité de se retrouver en tête à tête avec lui-même ne connaît pas un des plus grands bonheurs qui puisse être donné à l’homme. Le silence et la méditation permettent de révéler en soi tout ce que nous possédons et que nous ne connaissons pas encore. Je finis par croire que le silence est plein et que le verbe est vide. Quand je vois l’hypertrophie du verbe dans nos sociétés modernes, je me dis qu’il faut que les hommes aient vraiment très peur, pour parler autant.
P – Est-il nécessaire de travailler beaucoup pour obtenir ce que l’on souhaite?
Paul – On confond souvent travail et réalisation. De nos jours, il est de bon ton, pour mériter de la société, de travailler énormément et surtout de bien le montrer. Je ne pense pas que la dépense d’énergie soit toujours très louable. Elle cache bien souvent une difficulté à vivre, une difficulté à être. Le véritable «travail» part forcément d’un travail sur soi. Et c’est ce travail sur soi qui permet de venir en aide aux autres. Celui qui se connaît bien est capable de réaliser des missions jugées difficiles par d’autres en dépensant très peu d’énergie. Il sait diriger son action et concentrer son effort. Il ne se gaspille pas.
P. – Avez-vous dans votre organisation des rapports hiérarchiques et comment les vivez-vous?
Paul – Aucune organisation humaine n’a pu jusqu’à ce jour démontrer une quelconque viabilité sans système d’organisation et sans hiérarchie. Bien évidemment la hiérarchie existe chez nous comme partout ailleurs, mais elle a un rôle marginal. La question est de savoir comment est vécue, supportée cette hiérarchie. Plus les individus d’une organisation sont «évolués», moins la hiérarchie pèse sur eux. Plus un homme a progressé dans son cheminement personnel, plus il est conscient de l’intérêt collectif et plus les approches d’autodiscipline se substituent à une autorité centralisée. Aussi, lorsque j’entends parler de hiérarchies difficiles à vivre, je ne peux qu’encourager leurs chefs à faire évoluer les gens plus que la structure hiérarchique.
P. – Mais vous êtes amené à recevoir des ordres ou à en donner?
Paul – Non, cela ne fait pas partie de notre démarche. Nous savons tous où nous allons, nous avons tous conscience de l’intérêt collectif qui nous unit, nous guide et oriente nos actes. La grande différence entre notre micro-société et bien d’autres, c’est que nous savons tous où nous allons et que nous avons choisi librement de lier nos destins à un intérêt supérieur. Nul besoin pour nous d’un quelconque chien de garde! Si un jour nous sommes en désaccord sur le fond, il nous reste la liberté de partir.
P. – D’accord, vous dites que vous savez où vous allez et que cela suffit. Mais n’avez-vous pas de temps en temps besoin d’être motivé?
Paul – Nous avons tous nos périodes de doute, de défaillances et c’est là que l’intérêt du groupe prend toute sa valeur. Il va savoir écouter, aider à comprendre, aider à retrouver l’équilibre et la clarté de vue. Jamais il ne s’érigera en juge et jamais il ne contraindra l’autre à un retour, à une quelconque normalité. Écoute, respect, compréhension pourront plus pour l’homme passagèrement démotivé que tous les discours normatifs et moralisants.
P. – J’imagine que vous avez des décisions à prendre; comment faites-vous pour vous concerter?
Paul – Aussi paradoxal que cela puisse vous paraître, nous prenons très peu de décisions et cela parce que notre type de société est réglé par un code de fonctionnement, des règles et des rituels connus et acceptés dès le départ. La plupart des problèmes matériels et quotidiens ont été réglés une bonne fois pour toute. Nous ne revenons pas dessus tous les matins. Cela nous évite d’avoir à rediscuter éternellement des mêmes sujets et de gaspiller notre énergie. D’une manière générale, nous préférons discuter des problèmes bien avant qu’ils ne se posent, évitant ainsi le stress de l’urgence et l’émergence d’intérêts particuliers momentanés. La bonne loi n’est pas celle qui est bâtie dans la tempête.
P. – Vous évoquez l’existence de rituels; n’aboutissez-vous pas à une certaine routine?
Paul – Je pense que le rituel est une dimension fondamentale de la vie. Il permet d’enraciner des comportements, de revivre des sensations. Le rituel relève d’une grande sagesse; ce n’est pas parce qu’une chose a été faite une fois qu’elle est acquise. C’est sa répétition qui permettra son intériorisation. Le rituel est pour nous une espèce de respiration de groupe, un mode de communication subtil, un moyen d’unification. Il est à chaque fois différent bien qu’identique, parce que plus profond et mieux compris. Dans chacun de nos rituels, il y a l’explication du monde entier, les émotions de toute la terre, mais c’est à nous d’en découvrir tous les accès. C’est pour cela qu’un rituel ne devient jamais une routine sauf si nous-mêmes cessons notre évolution et notre recherche.
P. – Votre démarche n’exclu-t-elle pas, de fait, la spontanéité?
Paul – La spontanéité est le fruit de l’harmonie. Plus nous approchons de cet état, plus notre spontanéité va grandissante. C’est à ce moment-là que l’on trouve des chemins directs avec notre histoire et notre expérience. Certains appellent cela intuition, je préfère parler de vérité intérieure. Il faut faire clairement la différence entre spontanéité et réactivité. La première est issue de soi, la seconde dépend de l’autre. C’est pour cela que nous devons tous devenir métanoïques, c’est-à-dire en prise directe sur nous-mêmes, sur notre intuition et notre vision, passant ainsi au-delà de la pensée, du verbe et des mots.
P. – Votre système ne va-t-il pas à l’encontre de l’imagination?
Paul – Au contraire, notre quotidien est dédié à l’imagination; voilà des millénaires que nous travaillons sur les mêmes textes; et voilà des millénaires que nous trouvons des choses nouvelles, de nouvelles explications. Car ces règles et ces rituels ne sont que des outils pour trouver ce qui est inscrit en nous comme en chacun. Ils nous permettent de découvrir notre richesse. Ils nous ouvrent les yeux et l’esprit. Ils nous évitent de courir après la connaissance comme si elle nous était extérieure.
P. – Quelle approche avez-vous de la connaissance?
Paul – La connaissance est ce que l’on découvre en soi, et non ce qui est inscrit dans les livres. Les livres ne sont que les outils permettant de réveiller notre connaissance. En fait, l’homme sage passe sa vie à se redécouvrir et à aider les autres à faire de même. La connaissance est mouvement, recherche et stimulation. La connaissance est ce que l’on ressent et non ce que l’on sait.
P. – Avez-vous le sentiment d’exercer une quelconque autorité?
Paul – Voilà encore un mot chargé! Je parlerais plutôt d’influence et dans son acception la plus positive. C’est vrai que lorsque vous émettez une vibration, et bien elle a une influence sur les murs, sur les gens et bien entendu sur vous. Choisir un comportement c’est choisir une qualité de vibration, laquelle aura un impact, une influence sur les autres. Lorsque quelqu’un cherche à imiter un comportement qui lui semble bénéfique, il recherche en fait une longueur d’onde. Mon influence est comme un diapason qui donne le «la» à ceux qui veulent emprunter les mêmes chemins que moi. C’est en étant totalement soi-même que l’on fait réellement autorité.
P. – Allez-vous jusqu’à changer votre comportement en fonction des autres?
Paul – Il ne sert à rien de se comporter en girouette même si cela doit apporter un surcroît de confort momentané. Je suis ce que je suis et je dois l’assumer; je ne peux espérer plaire à tout le monde et donc je n’ai pas à devenir le miroir de mes interlocuteurs. Mon comportement est le reflet de la forme la plus achevée de «ma» vérité intérieure. D’autres en ont de différentes et j’en suis heureux. Ce n’est pas une raison suffisante pour faire l’impasse sur mon être profond et pour changer ma façon d’être au nom d’une volonté de séduction.
P. – Vous voulez dire que le fait d’être respecté ou aimé par les autres n’a pas d’importance pour vous?
Paul – Non pas du tout, l’équation est très simple; plus je m’aime, plus je me respecte. Plus je m’aime et plus je peux être aimé. L’amour que les autres me portent est le plus fidèle indicateur de l’amour que je me porte. Le désamour des autres est le signal d’alarme d’un dysfonctionnement personnel. En fait, je cherche plus la communication avec les autres et donc la proximité et l’amour, que le respect des autres avec ses lois, sa distance et sa froideur.
P. – Est-ce qu’à certains moments vous avez dû faire preuve d’agressivité?
Paul – Bien sûr, et à chaque fois, j’essaie de découvrir le désordre interne qui en a été la cause. En fait l’agressivité envers les autres n’est qu’une incapacité provisoire à regarder certaines vérités personnelles en face. Le plus grand trésor qui nous est offert est ce noyau incandescent et irradiant qui est au fond de chacun de nous. Le chemin pour l’entr’apercevoir est long, mais le simple fait de savoir qu’il existe et que l’on s’en approche, procure une profonde joie.
P. – Vous parlez toujours de l’individu, que faites-vous de la notion d’équipe, de groupe?
Paul – La seule façon d’appartenir à une équipe, c’est de s’appartenir. Celui qui s’occupe de lui n’est pas un égoïste, au contraire, il se rend plus acceptable, plus riche, plus fréquentable, plus utile. Les équipes et les groupes souffrent beaucoup des membres faibles et sans détermination. Beaucoup se croient altruistes parce qu’ils s’occupent des autres; en fait, bien souvent, qu’ont-ils à apporter, eux qui voient si peu clair en eux? Ne cherchent-ils pas à se rassurer en créant des liens de dépendance avec leur entourage? Plus l’homme est unique, plus il atteint sa «verticalité», plus il peut appartenir au groupe.