06- Responsabilité

Rencontre avec Victor, producteur

Au tour d’un personnage sur lequel j’avais entendu tant de choses que je fus fort surpris de la réalité qu’il me conta. Il était producteur, et tout en lui exprimait la jubilation et le plaisir. Dès la première seconde, je compris qu’il vivait intensément, que sa vie était enracinée dans une profonde pensée philosophique. Étonnant pour un homme d’argent. Mais n’était-il qu’un homme d’argent?

10 août – Dans le bureau de Victor...
Rencontre avec Victor, producteur

Au tour d’un personnage sur lequel j’avais entendu tant de choses que je fus fort surpris de la réalité qu’il me conta. Il était producteur, et tout en lui exprimait la jubilation et le plaisir. Dès la première seconde, je compris qu’il vivait intensément, que sa vie était enracinée dans une profonde pensée philosophique. Étonnant pour un homme d’argent. Mais n’était-il qu’un homme d’argent?

10 août – Dans le bureau de Victor...

Pierre – On connaît du producteur surtout l’aspect financier; n’êtes-vous que cela?

Victor – Ah, l’image d’Épinal du producteur; un gros monsieur, avec un gros cigare et de gros billets! En réalité un producteur c’est bien autre chose, c’est beaucoup plus. Il a en charge les problèmes d’argent bien sûr, il faut bien que quelqu’un s’en occupe. Mais heureusement pour le film et lui, ce n’est pas qu’un financier! En fait, il fait partie intégrante de la «chaîne artistique» qui mène à la réalisation d’un film. C’est lui qui décide de faire qu’un film existe ou n’existe pas, c’est lui qui accorde ou non sa confiance à un metteur en scène ou à un scénariste, c’est enfin lui qui intervient dans le choix des acteurs. Autant dire qu’un producteur pèse très lourd dans un projet et qu’il lui faut un sacré professionnalisme doublé d’une grande intuition s’il veut réussir ses entreprises. Un producteur permet qu’un projet naisse et soit viable; vous le voyez, c’est bien plus qu’un manipulateur de dollars!

P. – Vous dites que vous intervenez dans le choix des acteurs, jusqu’où va votre intervention?

V. – Généralement, je donne mon avis au metteur en scène. Moi aussi j’ai mes fantasmes et mes rêves et je m’en ouvre à l’homme de l’art. Il y a des acteurs que j’aime et d’autres que je préfère ne pas rencontrer même si leur talent est immense. J’ai aussi mon côté Pygmalion; il m’arrive de présenter certains acteurs mais c’est le metteur en scène en final qui décide, et lui seul, car il est responsable du produit, du résultat, et j’aurais mauvais jeu à le contraindre sur ce point. Choisir un metteur en scène, c’est accorder sa confiance totale à un homme, et à partir de là mes avis artistiques ne peuvent être que consultatifs, et je dois veiller à ne pas confondre les rôles.

P. – Alors de quoi êtes-vous responsable?

V. – Je suis responsable de la bonne fin du projet, du fait que le film soit réussi, qu’il ait une bonne promotion et qu’il ait de nombreux spectateurs. A partir du moment où le premier tour de caméra a été donné, mon rôle va être de veiller à la fourniture de tous les moyens logistiques nécessaires dans le cadre des budgets définis au préalable. Après avoir été à la pointe du projet, j’entre dans l’ombre afin de laisser les artistes pleinement s’exprimer. Par contre, je continue à être présent afin de pouvoir aider ou donner un avis si cela s’avère nécessaire.

P. – Finalement la création d’un film dépend-elle vraiment de vous?

V. – Au départ, elle est souvent le fruit de la volonté farouche d’un metteur en scène ou d’un scénariste qui l’a longuement porté en lui. Comme ils me connaissent et qu’ils savent quels types de défis me passionnent, ils s’adressent à moi pour pouvoir mettre ce moment-là à des «ventes» époustouflantes, ils mettent tout sur la table, pas toujours de façon très rationnelle, mais je préfère cent fois un vendeur passionné à un vendeur «argumenteur». Vendre, c’est aimer tellement son produit que l’autre a envie de l’aimer aussi. Ensuite, je prends une décision et bien souvent je dois aller à mon tour vendre le projet à d’autres producteurs pour compléter mon tour de table. A ce moment-là, si la «vente» qui m’a été faite était de qualité, je suis porté par son énergie et ma tâche s’en trouve facilitée.

P. – Et qu’est-ce qui vous fait dire que ce film que vous allez produire va être une réussite?

V. – Ce qui emporte mes décisions, c’est un coup de cœur. Coup de cœur pour le sujet, coup de cœur pour les hommes, coup de cœur pour le projet. Si je ne l’ai pas, je préfère laisser le projet à d’autres. Ça peut vous paraître surprenant de jouer des dizaines de millions de francs sur un coup de cœur mais c’est l’approche la plus infaillible. Un producteur avec son métier, son histoire et son intuition, c’est une sorte de super-ordinateur sensible qui doit pouvoir décider en un millième de seconde, sinon le projet peut lui échapper et la magie retomber. Je fais confiance à mon «nez» et à mes envies et le plus souvent je n’ai qu’à m’en louer. Je produis les films que j’aimerais voir et d’une certaine manière je produis les films que j’aimerais diriger. Mon garde-fou, c’est la nécessité, comme je vous le disais, de «vendre» mon projet à des co-producteurs, et là le rationnel et le marketing reprennent leurs droits. Il m’est arrivé de me rendre compte à ce moment-là de la légèreté de ma décision et donc de renoncer à un projet; ce n’est jamais facile!

P. – Vous arrive-t-il de faire des études de marché avant de prendre votre décision?

V. – Chaque fois que j’en ai fait une je me suis planté. Elles vous donnent le goût du public d’il y a six mois. Elles n’anticipent pas, elles n’inventent pas. Problèmes de techniques ou problèmes d’hommes, je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que si on veut stopper un projet, il n’y a qu’à lancer une étude de marché. Ça sème le doute et tout peut être démontré. Par contre, il m’arrive d’en lancer une après avoir décidé, pour savoir comment je dois m’y prendre pour assurer la promotion dans les meilleures conditions. Un producteur, c’est quelqu’un qui aime ce qu’il produit et ceux avec lesquels il le fait. Il ne peut laisser un quelconque technocrate gérer la relation! Métier, intuition, incubation et vitesse d’exécution, sont les armes fondamentales du succès.

P. – Vous m’étonnez, je croyais parler à un responsable financier, et vous me répondez en me parlant d’amour et d’intuition!

V. – Ça fait partie du cinéma! Nous avons tous notre rôle et nos étiquettes. Je crois même que beaucoup de grands producteurs se sont amusés à caricaturer leur personnage et ils l’ont souvent fait avec beaucoup d’humour, peut-être par timidité. Si vous voulez savoir, les seuls individus rationnels dans notre métier, ce sont les subalternes, pas ceux qui prennent les décisions. Mon privilège de patron, c’est de mettre mon réalisme au service de ma fantaisie et de mes désirs. Mon métier c’est d’anticiper sur l’inconscient collectif, d’inventer de nouvelles réponses correspondant à des désirs non encore émergés. C’est là la forme d’art que j’exerce. Le jour où les producteurs seront tous des techniciens de l’argent, doublés d’hommes de marketing, les spectateurs seront les premiers perdants. Je ne parle pas des différentes parties prenantes de la profession!

P. – Pourriez-vous arrêter un film pour cause de dépassement de budget?

V. – Arrêter, cela ne m’est jamais arrivé; et pourtant, il m’est arrivé d’être sacrément coincé. Il m’a fallu inventer des solutions et remettre les responsables en face de leurs engagements. On doit d’abord analyser le plus rapidement possible le pourquoi du dépassement et les responsabilités. On doit ensuite prendre les mesures d’urgence, et bien souvent remplacer l’argent par de la créativité. Ce qui compte à ce moment-là, c’est la réactivité et la vitesse de prise de décision. Tout atermoiement peut coûter très cher. Il est intéressant de noter à ce sujet que plus les budgets sont importants, plus il y a de dépassements. L’abondance de moyens nuirait-elle à leur bonne gestion? A l’inverse, plus les budgets sont faibles et contraignants, plus l’équipe est soudée, plus les gens sont créatifs et respectueux de leurs engagements. Si vous voulez connaître le fond de ma pensée, je crois que la quantité d’argent dépensée est souvent inversement proportionnelle à l’implication des «dépenseurs». Pour revenir à votre question, arrêter un film serait pour moi le plus horrible des échecs. A moi donc de «veiller au grain» pour éviter des dérapages fatidiques. Et si je ne suis pas assez attentif, c’est à moi d’en assumer les conséquences.

P. – Comment mesurez-vous le risque que vous pouvez prendre?

V. – C’est très simple, je regarde ce que j’ai dans la poche et si cela est suffisant pour produire ou co-produire dans de bonnes conditions, alors je le fais. Chaque fois que je produis un film, je mise tout ce que j’ai. C’est la caution de mon engagement total. Quand on décide d’aimer on ne lésine pas, si on veut que ça dure on a intérêt à ne pas gaspiller. Quand je me lance dans une nouvelle aventure, je sais que je peux tout perdre jusqu’à mon appartement; ça évite beaucoup de légèretés, croyez-moi! Cela ne m’a pas empêché d’échouer et de recommencer à zéro. C’est là tout le plaisir du métier(

P. – Vous entrez donc dans un cercle vicieux qui consiste à produire des films de plus en plus chers jusqu’à ce que l’un d’eux vous ruine et vous fasse redémarrer à zéro?

V. – C’est un peu la tendance que nous avons tous. Au fil des films et des succès, on se laisse griser et on se fait embarquer par des productions de plus en plus chères. Et tout d’un coup, on se trouve face à des «dépenseurs de budgets» plus qu’à des «producteurs de performance». J’essaye bien de m’en préserver en alternant une super-production avec un premier film, ou un film un peu plus difficile, voire plus intimiste. Ça évite de se répéter et de s’encroûter. Incontestablement, c’est dans «l’austérité» et la passion que j’ai éprouvé mes plus grandes joies et que j’ai vraiment vu les gens se dépasser.

P. – Vous préférez les débutants ou les valeurs reconnues?

V. – Je ne voudrais pas vexer les stars, mais je trouve plus de plaisir avec les débutants. Ils ont vraiment quelque chose de fort à dire et ils ne lésinent pas sur l’énergie et la passion qu’ils vont y mettre. Ils demandent plus d’attentions, et même de précautions, mais leur spontanéité est vraiment très motivante. Avec les valeurs reconnues, il y a moins de surprises, tout est huilé, mais si je ne tournais qu’avec eux, je finirais par m’user et user le public. J’ai un peu le devoir de les bousculer pour leur éviter l’embourgeoisement ou les redites.

P. – Est-ce que vous travaillez beaucoup? Arrivez-vous à déléguer?

V. – Pour travailler, je travaille; trop peut-être! Mais je crois que la force d’un producteur, c’est de pouvoir avoir une opinion sur tout, à tout moment. Et cela demande beaucoup de travail et de présence. Un producteur doit connaître le métier de A à Z, sinon il aura toutes les peines du monde à émettre un jugement pertinent et à prendre la bonne décision. C’est un métier qui demande une grande expertise technique. On ne peut pas se permettre de prendre des décisions depuis son bocal. On est obligé d’avoir le sens du détail, le sens du plateau. Le producteur qui se coupe du plateau se coupe purement et simplement de la réalité. Et il perdra peu à peu sa crédibilité et son autorité. Côté délégation, j’ai des collaborateurs financiers qui ne laissent rien passer, surtout à moi. La seule chose que je leur demande, c’est de ne pas avoir de relations avec ceux du plateau car les gens qui gèrent de l’argent finissent par perdre toute nuance côté relations humaines... si vous voyez ce que je veux dire. Je leur ai donc appris à être dur, très dur même, mais c’est moi seul qui gère les relations avec le plateau afin de nuancer leurs opinions et leurs décisions. Et ça marche bien comme ça!

P. – Comment expliquez-vous vos plus grands succès?

V. – Mes plus grands succès sont des succès d’amour, des projets pour lesquels tout le monde s’est passionné, du producteur à la maquilleuse, où chacun a donné le meilleur de lui-même. Ces projets avaient la caractéristique d’être clairs et limpides quant à leurs desseins. Ils l’étaient tellement que même les critiques ou les distributeurs, pourtant pas toujours très malléables, ont perçu l’onde de choc, l’énergie magique. Dans ce cas-là, le public ne fait qu’entériner un succès qui était là depuis le départ. Ce sont souvent des films où le bouche à oreille joue un rôle considérable. Les gens se disent entre eux «va voir ce film, c’est complètement magique» et on voit les courbes de fréquentation augmenter de jour en jour. Là on sait que l’on a frappé en plein dans le mille, au cœur de l’émotion.

P. – A contrario, quelle est votre attitude quand une de vos productions échoue?

V. – Avant tout une immense peine, surtout pour ceux qui ont cru dans le projet. Mais je ne me laisse jamais emporter par le désespoir. Mon premier réflexe est de chercher la cause, de comprendre les raisons profondes de l’échec. Manque d’encadrement, manque de précision, manque de rigueur, en final ça remonte toujours à moi bien entendu. Cela étant, il arrive très souvent qu’un film arrive trop tôt mais ce n’est pas excusable pour autant. C’est la rigueur d’analyse d’un échec qui évite sa reproduction.

P. – Et le film d’après, vous le vivez comment?

V. – Avec encore plus de fougue, mais surtout avec beaucoup plus d’humilité. C’est à ce moment-là qu’il ne faut pas se replier sur soi, se laisser déconcentrer, mollir; sinon on est fichu. D’ailleurs, dans ces moments-là tout le monde vous observe. Vous avez le sentiment d’être sous un microscope. C’est votre sérénité qui rassurera et qui fera de ce nouveau défi un succès. Incontestablement, rien ne vaut un bon échec pour préparer un grand succès!

P. – Quand vous vous rendez sur le plateau, qu’est-ce qui vous fait dire que le tournage se passe bien ou mal?

V. – Vous allez peut-être rire, mais mes deux indices infaillibles sont la musique et la lueur. La musique, c’est l’ensemble des différents bruits qu’il y a sur le plateau, surtout avant chaque prise. Elle est plus ou moins harmonieuse en fonction de l’ambiance qui règne et de la qualité du travail qui est fait. La lueur, c’est celle qui est au fond des yeux de toute l’équipe. Même à bout de force, une équipe qui est en train de réussir a au fond des yeux une flamme qui ne trompe pas.

P. – Les arbitrages que vous êtes amenés à faire entre passion et gestion peuvent-ils altérer l’ambiance?

V. – Il m’arrive, bien entendu, de me mettre en colère, mais cela se passe toujours entre quatre yeux, entre le metteur en scène et moi. Je pense que personne n’a à être témoin de nos explications. Cela pourrait mettre le metteur en scène en positon fausse et jeter le trouble sur la suite du tournage. Je peux être particulièrement cassant, car certaines fois, les bornes sont largement dépassées, mais dans tous les cas, j’essaie de trouver une solution avec l’intéressé car, somme toute, la finalité d’une engueulade ce n’est pas de vexer quelqu’un mais de trouver une issue et de remettre le projet sur les rails.

P. – Est-ce qu’il vous arrive d’être surpris par le résultat final d’une de vos productions?

V. – Je suis quasiment toujours surpris dans le même sens. J’ai alors les yeux d’un enfant devant une vitrine de Noël. C’est plus beau que ce que j’avais pu imaginer. Quand la fiction devient réalité, quand le fantasme devient pellicule, je me rends compte que les gens qui l’ont réalisé ont un talent énorme, bien supérieur au mien évidemment! C’est pour cela que je reste producteur, pour permettre aux autres d’exercer leur art et parfois leur génie.

P. – Quand vous tournez avec un metteur en scène avez-vous tendance à vouloir recommencer autre chose avec lui?

V. – Bien entendu! On cherche toujours à réitérer un plaisir. Même en cas d’échec, on n’a qu’une envie c’est de recommencer. La relation qui nous unit est particulièrement passionnelle et j’en deviendrais presque jaloux. Il faut cependant le laisser tourner avec d’autres, ne serait-ce que pour se «redésirer» ou pour réaliser des projets auxquels vous n’adhérez pas à 100 %.

P. – Y a-t-il des personnes avec qui vous ne souhaiteriez pour rien au monde entreprendre un projet?

V. – Il y en a certaines avec qui il est hors de question pour moi d’entreprendre une quelconque collaboration. Leur talent peut être grand, leurs films peuvent faire des «tabacs» mais je ne les aime pas, et travailler avec quelqu’un que je n’aime pas, je-ne-le-peux-pas. Si je le faisais, ce serait du business pour le business, et le public s’en rendrait très vite compte.

P. – Pour revenir à ceux «que vous aimez», que disent-ils de vous, à votre avis?

V. – Que je suis un ami, intransigeant, intraitable, exigeant et fraternel.

P. – Pourquoi êtes-vous producteur? Pour la gloire?

V. – Non très sincèrement, si je voulais être reconnu je ferais un autre métier. Si on interroge cent personnes à propos d’un film elles pourront presque toutes citer le metteur en scène et les acteurs mais très rarement le nom du producteur! Ce qui me pousse à être producteur, c’est ma passion de faire partager mes rêves à tout le monde. C’est un peu mégalo, mais que voulez-vous, quand on croit à certaines idées, à certaines émotions, à certains hommes, à certains principes, on a envie de le dire à la terre entière. Compte tenu de mes limites et de mes aptitudes, le métier de producteur m’a paru être un bon compromis.

P. – Qu’aimez-vous que l’on dise de vous?

V. – J’adore que l’on dise de moi: «il a du nez, il aime ce qu’il fait, il croit en ce et ceux qu’il produit, il n’hésite pas à prendre de gros risques, il s’implique sans réserves, il est entier». Voilà!

P. – Et d’après vous, quelles sont les grandes qualités d’un bon producteur?

V. – Il faut d’abord savoir agir vite, savoir exprimer ses sentiments, faire confiance à son intuition, être courageux, jusqu’au-boutiste, et surtout super-vendeur car on passe son temps à vendre. Vendre un partenariat, un budget, une décision ou une idée. Il faut aussi avoir de solides défauts. Être obstiné par exemple ou même savoir ne pas écouter, seulement dans certains cas, bien sûr!

P. – Vous êtes un homme de cœur et d’intuition, mais êtes-vous aussi un homme d’argent?

V. – Absolument. Je me considère comme un homme d’argent. Gagner de l’argent n’est pas un but en soi. Je me sers de l’argent comme d’un outil au service de mes projets les plus ambitieux. J’investis tout ce que j’ai dans mes films, je joue ma «fortune» dans chaque production. Je considère que l’argent doit être générateur de mouvement, d’action, de vie. Ce n’est pas un objet de thésaurisation.

P. – Et vous trouvez très raisonnable de réinvestir tout ce que vous gagnez?

V. – Celui qui n’ose pas réinvestir tout ce qu’il a gagné a de grandes chances de s’appauvrir. Si on lance un projet en mettant de l’argent de côté, c’est que l’on a déjà accepté l’éventualité d’un échec; et quand on l’a envisagé dans sa tête, ça ne tarde pas à devenir une réalité. Un acte de production est un acte d’investissement total, dans lequel aucune demi-mesure ni aucun doute n’a sa place. Sans le risque de perdre, il n’y a pas de risque de gagner.

P. – Il vous arrive de douter?

V. – Je ne suis pas un surhomme, j’ai moi aussi mes périodes de doute. Mais je me garde bien de les faire partager. Parce que si moi, je montre le moindre signe de faiblesse, tout l’équilibre du projet peut s’en trouver ébranlé. Comment suivre un chef qui dirait: «je ne sais pas tellement où l’on va», «j’ai peur»... A partir du moment où le projet a démarré, je ne me donne pas le droit au doute, je laisse ce droit aux autres.

P. – Quel type de relations d’autorité entretenez-vous avec votre entourage?

V. – Mon premier principe est de ne pas saturer les gens. Je sais me faire rare et apparaître au bon moment. Une absence bien gérée peut avoir plus d’effet qu’une présence acharnée. Mon deuxième principe est de ne pas court-circuiter les relations normales. Au metteur en scène la responsabilité du plateau et j’évite de m’y incruster. Mon troisième principe est de bien définir ce qui est important pour moi afin que chacun sache où mon regard se portera prioritairement. Mon quatrième principe est de multiplier les occasions de relations informelles afin de se dire des choses que l’on ne se dit pas à travers son statut. Mon dernier principe est de travailler beaucoup et avec efficacité, c’est ce qui fonde la légitimité de ma position.

P. – Alors, comment définissez-vous la hiérarchie?

V. – La hiérarchie, c’est comme dans un film; chacun a un rôle bien précis; il y a les premiers rôles et les seconds, il y a les techniciens et les machinistes, il y a ceux qui décident et ceux qui exécutent. Le film ne peut exister que s’ils sont tous là et respectent leurs territoires respectifs!

P. – Quel rôle tient l’écoute dans l’exercice de votre métier?

V. – Ça va vous faire rire, vous savez comment on me surnomme?... «Monsieur Silence». Cela tient à ma capacité à me taire longuement lorsque je cherche avant tout à m’imprégner d’une question ou d’une situation et à bien la comprendre avant d’agir. Je consacre alors toute mon énergie à l’écoute, pas seulement avec mes oreilles, mais avec mes yeux aussi et avec mon cerveau. J’essaie seulement de ne pas rendre ce silence froid et distant mais de rester chaleureux et bienveillant. A mon avis, ceux qui croient que la prise de parole est le seul symbole d’autorité se trompent. Au bon moment le silence est d’or.

P. – Il y a des choses qui vous empêchent de dormir?

V. – Oui, quand je tiens profondément à un projet et que je n’ai pas encore réussi à rassembler les fonds. Mais j’ai mes petites techniques pour m’en sortir!

P. – Par exemple, si ce n’est pas indiscret?

V. – Quand je veux absolument quelque chose, je me conditionne en me répétant tous les matins ce que je désire, en le notant sur des petits papiers, dans mon agenda, en me tournant des petits films dans la tête où tout se passe bien, où les gens me disent «oui», toujours «oui». Ça peut paraître un peu bête, mais ça fait pas mal d’années que ça marche. Et plutôt bien. Alors!...