02- Déclic

Avec Élise, ma femme

La mèche était allumée. Il manquait le coup de grâce. Et ce fut ma femme qui me l’administra. Ce jour-là, elle se mit à parler. Elle qui avait toujours été si discrète et réservée, se décidait enfin à me parler clairement. Comment dire à quel point cette dureté m’a rassuré, à quel point je l’ai prise comme un fantastique témoignage d’amour. Moi qui n’étais plus contesté sur le fond depuis de nombreuses années, j’allais être bousculé sérieusement pour la deuxième fois dans la même journée. Dure journée pour un seul homme! Mais quelle opportunité...

20 mai – 20 heures – Dans notre salon...
Avec Élise, ma femme

La mèche était allumée. Il manquait le coup de grâce. Et ce fut ma femme qui me l’administra. Ce jour-là, elle se mit à parler. Elle qui avait toujours été si discrète et réservée, se décidait enfin à me parler clairement. Comment dire à quel point cette dureté m’a rassuré, à quel point je l’ai prise comme un fantastique témoignage d’amour. Moi qui n’étais plus contesté sur le fond depuis de nombreuses années, j’allais être bousculé sérieusement pour la deuxième fois dans la même journée. Dure journée pour un seul homme! Mais quelle opportunité...

20 mai – 20 heures – Dans notre salon...

ÉLISE – Ta journée s’est bien passée?

PIERRE – C’est rien de le dire. Il y a longtemps que je n’avais pas vécu une journée aussi détestable.

É. – Qu’est-ce qui t’est encore arrivé? Ce sont tes administrateurs, tes banquiers?

P. – Non, non, pas du tout. C’est tout bêtement un nouveau consultant à qui j’avais demandé comme tous les ans un audit de routine et qui n’a rien trouvé de mieux que de conclure que c’était moi qui n’allais pas. Il ne manque pas de culot.

É. – Tu veux dire qu’il a «osé» te dire des choses désagréables en face? A toi?

P. – N’exagérons rien, ça fait des années que je dirige cette «boîte» et ça se passe plutôt bien. Je suis devenu l’une des vedettes de la presse économique, mes concurrents me respectent, enfin sans faire d’autosatisfaction, je ne suis pas complètement nul.

É. – C’est exactement ce que disait le capitaine du Titanic quelques minutes avant le choc fatal!

P. – Très drôle, vraiment très drôle. Toi aussi, tu vas me dire qu’il faut que je change!

É. – A vrai dire je suis ravie que tu sois tombé pour une fois sur un consultant franc du collier. Ça fait tellement longtemps que personne n’ose plus te dire la vérité en face. Moi-même je n’ose pas toujours te parler, et j’en ai gros sur le cœur tu sais! Tu es impénétrable, muré dans tes problèmes, hostile à toute aide, et surtout tu as l’art de créer des silences qui pèsent vraiment trop lourd. C’est la même chose avec les enfants, tu te mets en colère pour un oui ou pour un non, tu as complètement perdu le contact avec eux. Si tu veux tout savoir je trouve que tu ne vas pas très bien dans ta tête depuis quelques mois, et plus les jours passent plus ça s’aggrave.

P. – Moi qui espérais en rentrant trouver un peu de tranquillité, voilà que tu remets ça! Ce n’est pas possible, c’est une conspiration!

É. – Il ne faut pas prendre la vérité pour une agression, tu sais. Mieux vaut parler des problèmes que de s’enterrer vivant. Je crois sincèrement qu’il est urgent que tu t’en sortes, que tu réagisses. Il faut trouver une solution. Essayons d’être honnêtes entre nous.

P. – C’est vrai que l’on a toujours fait comme ça dans le passé pour s’en sortir, mais tu comprendras qu’aujourd’hui je me sente coincé, comme dans une impasse. Il y a des vérités qui font mal et ce fichu consultant m’a touché en plein centre. Il ne s’est pas laissé impressionner et j’ai été pris de court. Depuis cette entrevue, j’ai beau retourner les faits dans ma tête, je n’arrive pas à trouver d’issue.

É. – Tu devrais décompresser un peu. Ça fait des années que tu n’as pas eu un week-end tranquille ou des vacances normales. Il ne faut pas t’étonner d’en payer le prix. Pour prendre une image, tu es comme un poisson rouge dans son bocal. Tu es le plus mal placé pour te regarder. Il faut que tu prennes un peu de recul, que tu essaies de comprendre ce qui est en train de se passer, que tu arrives à faire le point sur toi. Pourquoi n’essayerais-tu pas de regarder ta boîte du dehors? Pourquoi n’arrêterais-tu pas de travailler pendant quelques temps?

P. – J’en rêve de ça, j’en rêve. Mais comment veux-tu que je laisse mon entreprise au moment où justement des problèmes se posent. Ce n’est certainement pas maintenant que je peux m’en éloigner. Je dois rester fidèle au poste.

É. – Tu as tout de même quelques collaborateurs de haut vol. Tu n’es pas indispensable. Si tu venais à disparaître, la terre continuerait de tourner, ne t’inquiète pas! Pour une fois, fais pleinement confiance à tes adjoints et laisse-leurs les rênes. Explique-leurs que tu as quelques personnes à rencontrer, une réflexion personnelle à mener avant de réfléchir avec eux aux nouvelles inflexions à donner à l’entreprise. D’autres grands patrons l’ont fait et leur entreprise n’en est pas morte. Au contraire!

P. – Tu sais que je devrais t’embaucher dans notre équipe de vente! Tu as sûrement raison. Mon adjoint devrait être capable d’assurer l’intérim, mais je ne voudrais pas donner l’impression d’abandonner le bateau.

É. – Qu’est-ce qui est le plus important pour toi? Toi ou ta boîte? Dans certaines situations, on est plus utile dehors qu’à l’intérieur. Actuellement, tu connais une crise et tu dois la résoudre. Et puis si tu n’es pas capable de te reposer sur tes collaborateurs. Pourquoi les paies-tu aussi cher? Laisse-les un peu, tu seras surpris de voir à quel point ils peuvent se débrouiller seuls.

P. – A ton avis, qui rencontrer pendant cette période? D’autres patrons, des journalistes, des consultants?

É. – Ce serait la pire des choses: vous nourrissez la même «névrose», vous vous ressemblez trop pour vous venir en aide. Non, non, tu aurais plutôt intérêt à rencontrer des gens que tu ne vois pas d’habitude, des gens qui exercent leur talent dans l’art, le sport ou la vie publique. Ça te permettrait de voir que le monde ne s’arrête pas à la vie en entreprise, de trouver de nouvelles pistes, de nouvelles idées. Ils pourront te parler avec une sensibilité et des mots différents. Je suis sûr qu’un judoka ou un agriculteur peut t’apporter beaucoup plus que tu ne l’imagines. Chaque métier a sa sagesse, sa vision du monde, sa compréhension des autres. Essaie de les découvrir. Tu verras bien!

P. – Vendu. Tu as gagné, je vais partir. Je vais commencer par prendre contact avec ce metteur en scène qui nous a subjugué l’autre soir à la télé. J’ai l’impression qu’il en sait plus que moi sur le management. Pour les autres, j’aviserai le moment venu.