03- Vision

Rencontre avec François, metteur en scène

J’étais dehors, enfin!

Sans la pression du quotidien, sans les sempiternels rituels que la vie d’entreprise vous impose. Le premier homme que j’allais rencontrer était metteur en scène. Je n’imaginais pas à quel point cette expérience allait me rapporter. Même aujourd’hui il m’arrive de relire certaines de mes notes et d’y retrouver de nouvelles clés, plus profondes, plus subtiles.


15 juin – Dans un studio de cinéma...
Rencontre avec François, metteur en scène

J’étais dehors, enfin!

Sans la pression du quotidien, sans les sempiternels rituels que la vie d’entreprise vous impose. Le premier homme que j’allais rencontrer était metteur en scène. Je n’imaginais pas à quel point cette expérience allait me rapporter. Même aujourd’hui il m’arrive de relire certaines de mes notes et d’y retrouver de nouvelles clés, plus profondes, plus subtiles.


15 juin – Dans un studio de cinéma...

PIERRE – A la fin d’une journée de tournage comme celle d’aujourd’hui, vous vous sentez comment?

FRANÇOIS – A la fois vide et comblé. Vide de toute l’énergie physique qu’il a fallu que je dépense et comblé de toutes les émotions, de tous les échanges et de toutes les joies que cette journée m’a apportés.

P. – Que voulez-vous dire quand vous parlez d’émotions?

F. – Mon métier est avant tout un métier d’émotions, celles que l’on a en soi, que l’on transmet à l’équipe et aux acteurs pour qu’enfin le spectateur en soit l’ultime bénéficiaire. Je suis convaincu que plus notre travail est chargé en émotions plus le résultat a des chances d’être bon.

P. – Et ça se prévoit une émotion?

F. – Prévoir n’est pas le mot juste, je parlerais plus d’anticipation et de préparation. Si un metteur en scène n’est pas à même d’anticiper, d’avoir le film entier dans sa tête avant le tournage, de ressentir les émotions avant qu’elles n’apparaissent, on s’y prépare très longtemps à l’avance, souvent des années à l’avance. Alors, on tourne les scènes dans sa tête, on imagine les acteurs, leurs émotions et tout un tas de détails touchant au lieu ou à l’ambiance générale. C’est cette capacité d’anticiper sur les émotions qui donne envie de faire le film pour les revivre, pour de vrai. Et heureusement que le film est déjà tourné dans votre tête avant de commencer! Sinon ce serait l’apocalypse!

P. – Mais vous n’avez pas peur de passer pour faible quand vous laissez transparaître vos émotions?

F. – Je ne vois pas en quoi laisser transparaître une émotion serait un acte de faiblesse. Si être fort c’est être inhumain et mécanique, autant faire diriger les films par des androïdes, au moins eux n’ont pas d’états d’âme. Un film c’est une œuvre commune, quelque chose de beau, et s’il n’y a pas d’émotion il n’y a plus rien. L’émotion ce n’est pas de la sensiblerie, c’est arriver à faire sortir de soi ce que l’on a de meilleur, de plus authentique, de plus spontané. Faire du cinéma, ce n’est pas prendre un masque, mais essayer de ressentir les émotions de quelqu’un qui n’est pas vous. Et le metteur en scène ne fait que projeter ses émotions afin qu’elles puissent être reprises par les acteurs. L’émotion c’est la vie, ce n’est pas de l’eau de rose!

P. – Je comprends, mais comment arrivez-vous à les transmettre, à les faire passer?

F. – Il n’y a qu’une façon de transmettre ses émotions, c’est d’être totalement soi-même. Ce que mes acteurs attendent de moi, c’est de l’authenticité. Le prix de l’efficacité c’est la transparence de l’individu, l’intériorisation des émotions, des images, le don entier de soi dans l’action. Quand une scène va être tournée, je m’y investis à 3 000 %, je suis dans chaque acteur, dans chaque objet, dans chaque particule d’air. C’est très important pour un acteur car tout d’un coup, il ressent qu’il n’y a plus rien d’autre que ce présent sublimé.

P. – Que se passe-t-il si certains de vos acteurs ne ressentent pas les choses comme vous, s’ils n’acceptent pas votre direction?

F. – Diriger c’est donner le sens. Ce que tente un metteur en scène c’est de faire entrer les acteurs dans sa vision du film, et pour cela il doit les convaincre. Alors, quand un acteur n’adhère pas, cela veut tout simplement dire qu’il n’a pas encore tout à fait compris, que je me suis mal expliqué, que je n’ai pas fait passer la bonne information, la bonne émotion. Il n’y a pas d’autre solution que de le lui réexpliquer, en essayant de trouver d’autres chemins, d’autres mots, d’autres images. En fait, ce qu’il faut savoir, c’est que personne n’a intérêt à ne pas être d’accord avec vous. S’il refuse, c’est souvent parce qu’il n’a pas compris le «bénéfice» de la démarche que vous lui proposez. Ça vous oblige à aller chercher au plus profond de vous-même les raisons de votre demande afin de pouvoir lui insuffler cette envie de faire le film comme vous vous l’avez vu. La force de conviction n’est pas un problème de hiérarchie ou d’autorité. C’est plutôt une capacité à être plus au centre des choses. Plus on saura expliquer les choses «du dedans», plus les acteurs auront envie d’y venir. Mais attention, on n’est pas obligé de tout dire; la communication ce n’est pas seulement des mots. Il y a des choses qui vont bien au-delà, et on finit par établir sur le tournage une sorte «d’intuition collective» qui va faire que les acteurs vont ressentir en eux et exprimer des comportements, des mots, des phrases, alors que je n’aurais rien dit. Un regard, une attitude en disent souvent plus long qu’un script de vingt pages.

P. – Vous avez le sentiment d’avoir un style de direction unique ou de pouvoir vous adapter à différents types d’acteurs?

F. – Mon style c’est moi. Et plus j’avance, plus mon style me ressemble. Je ne cherche à ressembler à personne, ni à Bergman, ni à Rossellini. Un style, c’est l’expression totale d’une personnalité, d’une histoire, de scénarios familiaux, d’une vision du monde. Ça signifie que plus je suis en harmonie avec mon histoire, mon identité, ma personnalité, et plus j’ai du style. A certains moments, je peux être totalement détestable et à d’autres agréable. Les acteurs me connaissent bien et ils ne s’y trompent pas. Ce n’est pas parce que je rentre sur le plateau que je me crois obligé de sourire coûte que coûte. Le côté homme politique, sourire forcé, dents blanches, très peu pour moi. D’ailleurs, je crois que sur le long terme ça ne marche pas. Le paradoxe sur un plateau de tournage, c’est qu’on n’a pas le droit de se jouer la comédie entre nous. On doit laisser sortir ce qui doit sortir et si l’on a besoin de laisser exploser sa colère autant le faire tout de suite, ça évite de somatiser, et cinq minutes après c’est oublié!

P. – Pour bien diriger faut-il avoir été acteur soi-même?

F. – Je crois que ce sont deux registres très différents. Je fréquente beaucoup d’acteurs à longueur d’années et je ne suis pas pour autant capable de l’être moi-même. Être metteur en scène, c’est différent, c’est avoir une vision globale des choses, une vision du destin, de l’événement et des interactions qui vont avoir lieu. Ce n’est pas facile de passer d’acteur à metteur en scène. On ne passe pas impunément d’une position «spécialisée» et «égocentrée» à une position globale où l’on a les autres en charge. Je dirais que le but d’un metteur en scène n’est pas d’apprendre aux acteurs à faire leur métier, ils le font très bien sans lui, mais de leur expliquer le contexte dans lequel ils vont entrer, de planter le décor, de suggérer un climat. Cela ne nous empêche pas dans certains cas, et seulement pour se faire mieux comprendre, de jouer une scène, de donner une réplique. Si c’était filmé, ce serait nul car je ne suis pas un professionnel, mais ça suffit amplement pour que l’acteur saisisse mon message.

P. – Donc votre métier c’est de faire transparaître clairement la finalité de l’action?

F. – Absolument. Et plus l’acteur verra la finalité, plus il sera rassuré. S’il me sent sûr de moi, de mon message, de mes indications, il n’en sera que renforcé dans son action. A lui de faire son travail, à moi de faire le mien.

P. – Vous n’êtes pas jaloux face à un acteur de très grand talent?

F. – Au contraire, je suis fier de tourner avec lui et d’encadrer son talent. Chacun a son talent avec sa spécificité, et il serait totalement vain de vouloir les comparer. Le respect du talent de l’autre, ça doit exister dans les deux sens, sinon on transforme un acte d’expression en un acte de sujétion.

P. – Comment choisissez-vous vos acteurs?

F. – Il faut d’abord qu’ils ressemblent à l’image que je m’en étais faite dans ma tête! Mais surtout il faut que je les aime. Je serais incapable de tourner avec des gens que je n’aime pas, même de très grand talent, je serais incapable de leur passer les bons messages. Aimer ça ne veut pas forcément dire être intime et dîner tous les soirs ensemble. Aimer c’est apprécier le talent, la personnalité, le comportement, le professionnalisme et même dans certains cas éprouver du respect ou de l’admiration. Aimer n’est absolument pas contradictoire avec l’acte de direction. Par contre, ce n’est pas parce que j’aime un acteur qu’il est fait ou prêt pour le rôle. Je dois donc bien veiller à ne pas me laisser emporter par ma sentimentalité pendant le casting. Ce ne serait pas rendre service à l’acteur que de le faire jouer à contre-emploi. En fait, pour choisir un acteur il faut qu’il ressemble à l’image que vous aviez du rôle, que vous l’aimiez, et qu’il ait la compétence.

P. – Vous n’êtes pas tenté de garder les mêmes acteurs d’un film à l’autre?

F. – Si, bien sûr. On aime tous nos habitudes, surtout si elles nous apportent le succès. On arrive à une telle harmonie et à une telle complicité au fil des tournages, que l’on résiste à l’idée d’ouvrir le cercle, de peur de casser la magie. Ma solution est d’intégrer systématiquement de nouveaux acteurs à dose homéopathique afin d’apporter du sang neuf et de pouvoir les acclimater. Ça permet de trouver de nouvelles émotions et de fabriquer une nouvelle génération. Le grand danger d’une équipe c’est la consanguinité!

P. – Et avec le personnel non acteur, quelles sont vos relations?

F. – Sur un tournage, tout le monde est au même niveau. Si le cameraman ne cadre pas bien, si le perchman ne met pas son micro au bon endroit, si la maquilleuse fait mal son boulot, le film est menacé. La réussite dans mon domaine ce n’est pas 99 % mais 100 %. Et ce qui est important pour moi, c’est d’insuffler cette passion pour ce que nous faisons à tous les niveaux. Sans exception. Tout le monde doit partager la même vibration, être sur la même longueur d’onde, partager la même vision du film. C’est à ce prix que l’on fait des films qui crèvent l’écran. On ne peut pas accepter qu’il y ait deux classes, deux castes, les acteurs et les autres. Un film, c’est un acte de passion collective où l’on doit vivre au même moment les mêmes émotions et le même dessein.

P. – Et vous arrivez à exclure les conflits?

F. – Le conflit est systématique sur un tournage, et c’est normal compte tenu des intérêts engagés et de la pression du temps. Cette pression et ce stress créent des orages. Mon approche est de les laisser passer, et même parfois de les déclencher, comme on déclenche une avalanche. Quand c’est fini, tout le monde se sent mieux et on peut vivre autre chose. Vous savez, un conflit est rarement une remise en cause fondamentale du projet. Il exprime surtout un mal de vivre par rapport à lui. Mon rôle, c’est alors de recommencer ma «vente», de remotiver, de réexpliquer, de repassionner, de remettre en phase. Un conflit ne peut bien se gérer que si on le laisse s’exprimer sans se laisser emporter par lui. Le masquer ou le retarder ne fera qu’en accroître l’intensité. Les disputes et leurs bonnes résolutions c’est ce qui forge les grandes familles!

P. – Avez-vous une méthode particulière pour lutter contre le stress, pour vous repositiver?

F. – Mon truc à moi, c’est un truc de cinéaste. J’ai un petit «film», que je n’ai jamais tourné, mais que j’ai déroulé des milliers de fois dans ma tête, aux moments les plus tendus. Pour une fois, j’en suis l’acteur. Et le seul. Je me vois en plongée arrière, marchant le long d’un sentier de montagne, au pas lent et régulier du montagnard. Vous me croirez si vous voulez, mais au bout de trente secondes, je suis complètement apaisé et je peux me remettre au travail comme si de rien n’était.

P. – Est-ce qu’à certains moments vous vous sentez seul?

F. – Oui, désespérément. Parce que l’on est souvent le seul à voir les choses dans leur ensemble, dans leur globalité. Ainsi, quand on tourne la première scène on pense déjà à la quinzième et on fait des aller-retour incessants du particulier au général, ce qui parfois vous coupe du reste de l’équipe. C’est porter une responsabilité extraordinaire que de faire aboutir un projet dont toutes les pièces du puzzle sont dans votre tête, sans exception. Diriger est un acte solitaire, c’est ce qui le rend aussi beau.

P. – Est-ce qu’avant de faire un film vous y pensez longtemps?

F. – Pour certains, j’y pense depuis l’âge de six ans. Un film, c’est comme un nouvel être vivant, il lui faut un temps de gestation. On ne peut avoir l’idée le matin et la transformer en film le lendemain. Un film, ça demande un travail de maturation colossal. Au début, il y a l’idée, l’intuition, puis l’incubation, l’intériorisation et enfin la réalisation. Ça demande de plonger au plus profond de soi, et cela ne peut se faire qu’avec du temps, beaucoup de temps.

P. – Et une fois que c’est terminé?

F. – Ça peut paraître bizarre, mais après le dernier tour de manivelle on est un peu comme soulagé. Il n’y a plus qu’une chose qui compte, le prochain film. On ne peut pas se permettre de se retourner sur son passé même récent sous peine de se voir transformer en statue de sel! Une fois réalisé, un film appartient aux autres, aux critiques et surtout aux spectateurs. Il ne vous doit plus rien.

P. – Vous avez plusieurs films en tête en ce moment?

F. – Bien sûr, j’ai plein de projets dans ma tête, tous aussi fous les uns que les autres. Je sais que beaucoup resteront à l’état de projet. Toute ma réflexion doit être consacrée à faire les bons choix, à établir la bonne hiérarchie.

P. – Pendant un tournage, comment vous rendez-vous compte de la qualité de ce que vous êtes en train de faire?

F. – C’est l’œil. C’est mon métier. A moi de savoir quand on peut faire ou ne pas faire. A moi de renoncer à tourner une scène si je sens que les acteurs ne sont pas prêts. Car ce n’est pas qu’un acte technique, c’est surtout un acte profondément humain et on ne gagne rien à forcer la motivation de quelqu’un. Il faut respecter les rythmes. Par contre, à certains autres moments, on sent planer un état de grâce. On le sent par tous ses pores, et ce, au-delà de tout jugement intellectuel. On sait que la «musique humaine» est belle et que ce qui vient d’être tourné est excellent. C’est pour ces moments-là que j’aime tant mon métier. Il faut savoir ne plus être juge et entrer en résonance. Et quand vous reconnaissez votre rêve dans ce que vous venez de tourner, vous êtes sûr alors que c’est bon, au-delà de toute considération logique.

P. – Et si le public vous désavoue?

F. – Malheureusement, la seule information qui nous vienne en écho, c’est le nombre d’entrées. Le seul retour qualitatif sur nos films vient de la part des «professionnels du jugement définitif» que sont les critiques. Ce que veulent les critiques c’est du rationnel pour pouvoir dire si c’est bon ou mauvais. Ce que veut le public c’est une émotion. Si j’échoue auprès des premiers je ne vous cache pas que cela m’importe peu. Si j’échoue au niveau des seconds, je suis beaucoup plus atteint, comme si j’étais mal aimé. D’une certaine manière, je n’ai pas réussi à faire passer la bonne émotion au bon moment, mais ça me motive encore plus pour celui d’après. Si on fait ce métier, c’est pour faire partager à d’autres ce que l’on a dans la tête, et si on échoue une fois, il vous faut recommencer, peut-être en essayant d’autres approches.

P. – Cherchez-vous à imaginer les réactions du public, ses sentiments?

F. – Oui, parce que mon but c’est de faire partager mes émotions à un maximum de gens. Je souhaite toujours que des millions de personnes éprouvent les mêmes joies que moi à la vue des mêmes images. Alors je cherche continuellement le bon angle, la bonne façon de communiquer. Ce n’est pas un acte égoïste ou de repli sur soi. Au contraire, c’est un acte d’ouverture et de recherche de contact. Et je peux vous dire qu’ils sont là, à tous les moments de ma vie. S’ils ne l’étaient pas, je me contenterais de faire des films en super

8 mm
dans mon jardin pour mes enfants. Mon but c’est de trouver la façon la plus efficace de montrer aux autres ce que j’ai ressenti, et que peut-être ils n’ont pas encore vécu.

P. – C’est à ce niveau-là que vous situez votre utilité?

F. – Je me sens utile quand je réussis à communiquer à d’autres ce que j’ai compris. J’essaie avec mes films de permettre l’éclosion de certaines émotions qui révèlent en eux des choses qu’ils n’avaient pas encore vues. Ils ne découvriront pas forcément les mêmes choses que moi, mais j’aurai au moins joué un rôle de stimulation.

P. – Êtes-vous sensible à ce qui se dit sur vous? En bien comme en mal.

F. – Les critiques négatives me mettent toujours en rogne. C’est frustrant de s’être autant investi pour aboutir à ce résultat. Néanmoins avec un peu de recul, j’arrive à y percevoir la vérité et les enseignements que je dois en tirer. A terme, l’autocritique s’en trouve facilitée. C’est une force qui vous oblige à donner encore plus la fois d’après. La critique est toujours blessante au présent, utile dans le futur. Elle est nécessaire parce qu’elle vous permet de retrouver toute votre humilité et donc votre lucidité.

P. – Et vos plus grandes joies?

F. – Ma plus grande joie, c’est de commencer un nouveau film. Tout d’un coup le rêve va devenir réalité et on va transformer en image et en son ce qui jusqu’alors n’était que concept. A ce moment-là, je suis sûr que ça va exister, seulement à ce moment-là. C’est aussi une joie lorsque j’arrive à entraîner un producteur ou un acteur dans l’un de mes rêves. Je suis alors le plus heureux des vendeurs: celui qui vient de vendre ce qu’il a en lui.

P. – Vous avez déjà vu sombrer certains de vos acteurs? Qu’avez-vous fait alors?

F. – Un acteur est fragile par essence. Et quand il sombre, on n’a pas le droit de laisser faire. On l’a entraîné dans cette aventure, on doit tout faire pour qu’elle arrive à son terme. Ce n’est pas parce qu’il est dans une mauvaise passe qu’on doit le rejeter, l’exclure. Il faut nouer une relation en profondeur, et trouver les chemins et les mots pour le guider. A partir du moment où on choisit un acteur on en est pleinement responsable.

P. – Vous arrivez à concilier intimité et respect avec vos acteurs?

F. – Le fait d’être intime avec quelqu’un exige plus de précision dans la relation. Il n’y a aucune raison pour que ça aille mal, sauf si l’intimité induit la faiblesse de l’un des partenaires. Quand on s’aime bien on est capable de «s’engueuler» comme de s’embrasser. L’intimité est atout si l’on sait rester professionnel.

P. – En fait, vous gardez toujours le pouvoir car vous pouvez dire «couper» et faire retourner la scène?

F. – Les acteurs aussi. Je ne peux pas les obliger à jouer contre leur conviction. Ils ont toujours la possibilité de remettre en cause une scène, un dialogue, et j’ai le devoir d’en tenir compte. La scène ne peut être tournée qu’avec un consensus total. Il n’y a d’ailleurs pas de vérité définitive ni de situation inextricable. Et je serais vraiment idiot de me couper de l’imagination et de la créativité des acteurs. Après tout, nous poursuivons tous le même intérêt. Le pouvoir ce n’est pas imposer mais trouver la solution la meilleure.

P. – Peut-on parler d’équipe, sur un plateau de tournage?

F. – Ce n’est que ça! Les grands films sont avant tout de grandes équipes, cohérentes et soudées. Diviser pour régner serait la phrase la plus mal adaptée à mon métier. Je dois au contraire unir et unifier si je veux arriver à quelque chose. La magie d’un film passe avant tout par la magie de l’équipe.

P. – Avec ses contraintes d’argent, un film ressemble à une entreprise. Comment ça se passe quand les budgets sont un peu serrés?

F. – Surtout ne le répétez pas, mais mes meilleurs films étaient des films à petit budget. Moins on a de moyens financiers, plus on doit les remplacer par de la créativité et de l’implication. Heureusement qu’il y a ces contraintes de temps, de budget ou de moyens. Ce sont des garanties de bonne fin d’un projet, car elles nous obligent à un investissement total. Le danger du succès, c’est d’obtenir plus de moyens et moins de contraintes avec, à la clé, un certain affadissement, voire un avachissement. Le manque de moyens matériels oblige à trouver des moyens en soi.

P. – Quel type de relations avez-vous avec votre producteur?

F. – Il me faut le passionner. S’il n’est pas passionné par le projet, il va sans arrêt nous empêcher de «tourner en rond». Il faut que je lui fasse comprendre ce qui m’intéresse, ce qui me fait avancer, ce qui est fondamental pour moi. Je dois lui tenir un langage de metteur en scène passionné, pas un langage de producteur. Les meilleurs producteurs se laissent gagner par votre passion. C’est pour ça que mon rapport n’est pas différent de celui que j’ai avec les acteurs ou les machinistes. J’essaie de faire passer ma passion pour qu’il ait envie de se l’approprier.

P. – Comment vous préparez-vous avant de tourner un film?

F. – D’abord en n’y pensant pas pour laisser travailler en paix mon inconscient. Ensuite en en parlant beaucoup avec beaucoup de gens. Ça permet de renforcer le projet. Chacun amène une pierre, un écho, une sensibilité. C’est vrai que j’ai plutôt tendance à en parler à des gens positifs, à des «avocats de l’ange». Les avocats du diable je les garde pour après. Plus on donne d’informations à l’extérieur plus on en reçoit et plus on se sent engagé à aller jusqu’au bout. Après cette phase d’expansion, il doit y avoir une phase plus ascétique, pendant laquelle on va intérioriser chaque scène. Le tournage va commencer à se faire dans votre tête. C’est la capacité à «voir» le film avant, qui fait que je peux le diriger, dans le seul but de retrouver sur un écran le plaisir que j’ai eu dans ma tête.

P. – Pourquoi continuez-vous à faire du cinéma?

F. – J’ai encore plein de rêves en tête et j’ai la vanité de vouloir les faire partager.