14- La stratégie du sandwich

Dans cette entreprise, il n’existe plus que deux mouleurs qui sachent élaborer, à la main, les formes de découpe spéciales. Pierre, l’un d’entre eux fait partie de ces ouvriers dont la passion du métier compte avant tout. Il est apprécié et estimé de tous. Mais, pourquoi donc, en 25 années de bons et loyaux services, Pierre a-t-il toujours refusé de se faire happer dans la spirale ascendante de l’organigramme ? Son témoignage devrait faire réfléchir aux vertus de l’humilité.
Dans cette entreprise, il n’existe plus que deux mouleurs qui sachent élaborer, à la main, les formes de découpe spéciales. Pierre, l’un d’entre eux fait partie de ces ouvriers dont la passion du métier compte avant tout. Il est apprécié et estimé de tous. Mais, pourquoi donc, en 25 années de bons et loyaux services, Pierre a-t-il toujours refusé de se faire happer dans la spirale ascendante de l’organigramme ? Son témoignage devrait faire réfléchir aux vertus de l’humilité.

Quelles sont pour vous les perspectives d’évolution ?

Faire de mieux en mieux mon travail, sortir des produits de plus en plus parfaits, voilà mes perspectives d’évolution.

Mais vous n’envisagez pas de grimper dans la structure ?

Surtout pas. Quand je vois ce qu’ils deviennent, ça ne me donne pas envie de les imiter. Je préfère rester à ma place et mieux faire mon boulot que de grimper et brasser du vent. Le malheur, c’est que des gens comme moi il y en a plus beaucoup. Ils veulent tous monter, et avouons-le, le système est conçu comme ça !

Et il y a de la place pour tout le monde ?

Malheureusement non. Et cette course à la promotion fait plus de déçus que d’élus. Et comme dans toute course au pouvoir, il y a des crocs-en-jambe. Ils passent un temps fou et dépensent une énergie colossale dans des querelles intestines et des intrigues politiques. Sans s’en rendre compte, ils finissent par s’intéresser plus à leur petit intérêt personnel, qu’à l’intérêt collectif.

Ils peuvent agir contre l’intérêt de l’entreprise ?

Jamais de manière délibérée. Mais très souvent, peut-être par instinct de conservation, les chefs prennent plus de temps à marquer leur territoire qu’à les cultiver. Ils se préoccupent plus de plaire au dessus que d’aider en dessous. Ce qui amène à des décisions pas toujours très rationnelles.

Comment se décident les évolutions ?

D’abord il y a ceux qui ont du talent, et de ce côté-là il n’y a rien à redire. Mais il y a aussi l’ancienneté, le copinage, l’opportunisme, le complot, le faillotage, et bien entendu l’erreur. Tout cela fait que si les gens sont généralement bien ceux qu’il faut dans le cadre de leur premier emploi, ça devient beaucoup moins vrai au fur et à mesure que l’on monte. Ca finit par faire des hiérarchies de moins en moins compétentes. Heureusement qu’à la base on colmate !

Vous pensez qu’il y trop de monde au dessus ?

Vraisemblablement, car on ne les voit pas souvent et ça marche quand même. Je pense qu’ils vivent plus ensemble qu’avec l’entreprise. Ils ont perdu leurs racines et leur bon sens. Ils passent beaucoup de temps à réfléchir, comme ils disent, à faire des stratégies. Il y a quelques mois ils ont supprimé une ligne hiérarchique. A mon goût, ça a plutôt arrangé les choses. Eux qui cherchent toujours à faire des économies, ils pourraient tout simplement commencer par être moins nombreux.

Qu’est-ce qui vous énerve le plus ?

C’est de voir tous ces directeurs, là-haut, qui s’agitent . On a l’impression qu’ils ne nous comprennent plus. Ca ne les empêche pas de nous juger et de nous noter. Et puis ils sont tellement nombreux que l’information met un temps fou à monter, que les décisions ne se prennent plus, que chacun finit par empiéter sur le champ du voisin et que, bien sûr, il faut qu’on travaille de plus en plus pour les nourrir.

Que faudrait-il faire pour que ça aille mieux ?

D’abord, il faudrait que chacun reste dans son métier beaucoup plus longtemps, et qu’il devienne un vrai professionnel avant d’envisager de grimper. Il faudrait éviter de faire tourner les directeurs aussi vite car on a à peine le temps de se comprendre qu’ils s’envolent pour de nouvelles responsabilités. Je crois qu’on ferait mieux de dégraisser en haut, qu’en bas. J’ai vraiment l’impression qu’au nom de la conquête du pouvoir ils vont finir par casser la machine !


REFLEXION

Dans certaines entreprises il y aura bientôt plus de directeurs que d’ouvriers. Est-ce bien rentable ?