10- François, écoles primaires

François a été l’un des promoteurs d’un projet nommé "Réseaux Buissonniers ©". Grâce à lui et à quelques autres copains une centaine de classes est entrée de plain-pied dans l’informatique communicante. Cela fait déjà 3 ans. Où en sont-ils?
François a été l’un des promoteurs d’un projet nommé "Réseaux Buissonniers ©". Grâce à lui et à quelques autres copains une centaine de classes est entrée de plain-pied dans l’informatique communicante. Cela fait déjà 3 ans. Où en sont-ils?

Arthur: On ne compte plus les articles et les émissions de télé sur votre expérience. Vous en êtes fier?

François: De l’opération, oui. Et si les médias s’y intéressent tant c’est que je crois qu’elle a pas mal d’originalité et que sa taille et sa longévité en font un peu un modèle du genre. Je crois que notre chance a été de démarrer avant la déferlante Internet.

A: Justement comment cela a-t-il démarré?

F: La région dans laquelle j’habite voulait se lancer dans le télétravail. C’était à la mode. Elle s’apprêtait à lancer un centre de secrétariat à distance, ce qui, entre nous soit dit, n’était pas une très bonne idée, car avec ce type d’initiatives on aura vite fait de transformer le monde rural en Tiers-Monde avec des petits boulots à faible valeur ajoutée. Ce n’était pas l’idée que j’avais pour notre avenir et comme mes enfants étaient à l’école primaire et ma femme était institutrice, nous avons proposé un projet alternatif. Ce projet proposait de relier toutes les écoles primaires de notre région, et d’apprendre aux enfants à travailler et à échanger ensemble grâce à ces outils. Ceci leur permettrait de se préparer à la cyber-société et surtout cela créerait une culture de base que les enfants remporteraient avec eux à la maison. Ainsi les parents pourraient éventuellement toucher du doigt les nouvelles réalités du télétravail.

A: Quel fut l’accueil du projet?

F: Au niveau des élus et des institutionnels, il y eut une adhésion immédiate, peut-être parce qu’eux avaient vu le pouvoir médiatique d’une telle opération! Mais là je suis peut-être un peu méchant. Par contre du côté de l’Education Nationale on nous fit comprendre qu’il valait mieux rester discret, car l’institution n’avait pas de plan directeur sur ce sujet et elle n’aimait pas trop être prise de vitesse. Du côté des institutrices et des instituteurs il y eut un enthousiasme évident, même s’ils s’inquiétaient pour les heures supplémentaires qu’ils allaient devoir fournir. Sans leur enthousiasme il aurait été très difficile d’inventer ce que nous avons fait.

A: Pouvez-vous nous décrire l'infrastructure matérielle mise en place?

F: Chaque classe dispose d’un à deux ordinateurs. C’est peu mais on peut déjà faire beaucoup de choses. En effet beaucoup de classes sont multi-niveaux. Aussi chaque instituteur a-t-il créé des sous-groupes de 4 à 5 enfants qui, chacun leur tour, vont lire et écrire sur l’ordinateur. Ainsi le travail sur l’ordinateur commence et se poursuit par un travail d’équipe. En plus des ordinateurs dans chaque classe nous avons installé un serveur dont la fonction est d’être un peu le bureau de poste central de tout ce petit monde. Il peut être appelé à tout moment et permet un travail en temps décalé.

A: Ce qui veut dire?

F: Pour des raisons économiques évidentes, les ordinateurs ne peuvent pas rester connectés sur le réseau téléphonique toute la journée. Ils se connectent donc au serveur deux fois par jour pour envoyer et recevoir les documents créés. Ils restent branchés environ 10 minutes par jour ce qui est très peu et surtout très économique. Le reste du temps ils travaillent déconnectés et complètent les différents forums auxquels ils participent. Ce qui fait que ce qui est "dit" par un élève aujourd’hui ne sera peut-être lu par ses copains des autres classes que le lendemain. C’est ce que l’on appelle travailler en temps décalé. En entreprise ils appellent ça travailler en asynchrone. C’est vraiment une grande invention, car si nous avions dû rester connectés toute la journée, le coût téléphonique aurait rendu impossible l’opération. Nous avons entendu parler d’opérations du même type qui,elles, ont fait le pari de la connexion permanente et qui aujourd'hui dépensent plus de

3 000 F
par mois. Alors que dans notre cas les plus dépensiers dépensent moins de

200 F
. (chiffres 1996)

A: Et vous faites de l’enseignement à distance?

F: Ce n’est pas l’angle que nous avons privilégié. C’est ce qui se fait maintenant au collège, mais pour le primaire nous avons préféré travailler sur la dimension échange et culture autour de ces nouveaux outils. Nous souhaitons que les enfants comprennent l’utilité et sachent s’en servir avec facilité. Le principal bénéfice pédagogique est finalement de les stimuler à lire et à écrire. Et là ça a été au-delà de nos espérances. En effet les enfants adorent ce qui vient de l’extérieur. Donc ils se ruent sur les documents dès qu’ils arrivent, ils les impriment, ils les affichent et ils les commentent. De la même façon ils adorent parler à ceux qui ne sont pas dans la même classe qu’eux et ils leur envoient de nombreux documents. Ils forment une micro-communauté très dynamique et très vivante. Et comme ils disent, ils se "parlent". Ainsi l’écriture devient moins pénible car pour eux c’est un acte d’échange de type oral.

A: Vous pouvez nous donner des exemples d’échanges.

F: Chaque classe a son journal de bord. Il est visible depuis chacune des autres classes. Chaque jour les enfants y mettent ce qu’ils ont appris, ce qui s’est passé, le temps qu’il fait, les informations qui les ont marqués. Avant d’être envoyés sur le serveur les documents sont vérifiés par l’instituteur pour éliminer les fautes d’orthographe. Ceci lui donne l’occasion de les commenter en classe et donc de faire de nouveaux progrès. Il y a même plusieurs classes qui ont mis à disposition des enfants un correcteur orthographique. Comme vous le savez, un correcteur orthographique ne corrige pas automatiquement les fautes mais les souligne et propose des solutions. Eh bien ce qui est incroyable c’est que les enfants se sont pris au jeu et ont organisé une compétition contre le correcteur orthographique. Le niveau de fautes baisse régulièrement. Quand il y en a qui pensaient que la relation homme-machine était nuisible! Chaque groupe de classes choisit également des thèmes de recherches en histoire, géographie, sciences. Ils créent pour cela un forum de recherche par groupe de 4 ou 5 classes. Les enfants y déposent régulièrement leurs trouvailles et font leurs commentaires sur ce que les autres ont trouvé. Les classes non concernées par la recherche peuvent quant à elles venir mais en tant que simples lecteurs. Cela crée une forte émulation et crée un patrimoine d’informations important. Il y a également de temps en temps des concours interclasses. Il y en a un qui revient rituellement tous les trimestres; c’est le concours de poésie. Une liste d’une quinzaine de mots est proposée à toutes les classes. Les différents groupes d'élèves doivent inventer une poésie comprenant tous ces mots et la mettre en forme graphiquement. C’est à chaque fois un délire d’imagination et de fraîcheur. Dommage qu’ils deviennent adultes un jour!

A: Comment se fait l’articulation informatique et papier?

F: Les deux vivent en parfaite harmonie. Beaucoup de travaux sont préparés sur le papier avant d’être mis sur l’ordinateur. Des dessins sont faits sur le papier puis scannés pour être diffusés. Et beaucoup de documents arrivant sur l’ordinateur sont imprimés et affichés. Il y a d’ailleurs récemment eu une expérience très intéressante. Une trentaine d’enfants de différentes écoles sont partis en classe de mer. Ils ont apporté leurs ordinateurs avec eux ainsi que l’appareil photo numérique que les classes se partagent. Et chaque jour ils envoyaient un reportage complet et illustré. A l’autre bout, les enfants restés à l’école réceptionnaient ces informations, les imprimaient et fabriquaient un dazibao (journal mural) qu’ils affichaient à l’entrée de l’école à destination des parents. Ainsi Mac Luhan et Gutenberg étaient réconciliés.

A: Vous avez mené des expériences sur les langues?

F: Nous venons tout juste de commencer. Nous avons lancé un forum de discussion avec des classes de villages jumelés avec nous et parlant l’anglais. Ainsi chaque jour les enfants croisent des enfants d’Angleterre, d’Ecosse, d’Irlande et même des Etats-Unis. Bien entendu les enfants ne connaissant que très peu de mots, et ceci est le prétexte à un cours d’initiation au vocabulaire. Certains nous envoient même des messages vocaux ce qui permet d’aller encore plus loin dans la compréhension de la langue. Bien que les messages en provenance de la banlieue londonienne soient difficiles à déchiffrer même par les instituteurs. Ils ont vraiment un accent à couper au couteau!

A: Avez-vous le sentiment que ces outils aient changé les relations entre les enfants?

F: Oui, indéniablement. Je crois qu’ils ont un sentiment d’appartenance à une communauté plus large. Ils ne se sentent plus reclus dans leur classe et leur village. Ils ont repoussé les murs de leur école. Et puis il y a même des utilisations pirates de nos outils. Ils se donnent des rendez-vous grâce aux forums. On a même trouvé des billets doux dans les messageries! Je crois qu’ils se sentent plus proches et plus solidaires. Un événement récent a d’ailleurs permis de bien s’en apercevoir. Une petite fille a eu une grave maladie et a dû être hospitalisée. Par la suite elle a été opérée et a dû rester en chambre stérile plusieurs semaines. A la suite de pressions fortes des enfants, cette petite fille s’est vu doter d’un matériel portable et a pu commencer à communiquer avec toutes ses copines et copains. Certains lui recopiaient les cours, d’autres lui faisaient des dessins ou des poèmes, d’autres encore lui envoyaient des lettres d’encouragement. Le plus beau truc qu’ils aient inventé, c’est qu’ils ont préparé ensemble la fête qu’ils feraient à son retour. Comme elle n’avait droit qu’à une nourriture aseptisée elle s’est mise à délirer sur des recettes incroyables, et le plus incroyable c’est que cette fête a eu lieu, et je ne vous raconte pas la complicité et la joie de tous ces gamins!

A: Et du côté des instituteurs?

F: Ils se sont eux aussi approprié ces nouveaux outils. Ils conçoivent des cours ensemble, ils ont créé une banque de cours que tous les enseignants participant à l’opération peuvent partager ensemble. Ils se communiquent les bonnes adresses sur Internet. Ils coordonnent et préparent les sorties communes. Alors qu’ils ne voyaient pas très bien au départ à quoi l’outil allait leur servir personnellement, je crois qu’ils ne pourraient plus s’en passer aujourd’hui. Ils font maintenant partie d’une équipe pédagogique et elle aussi est solidaire. Ce qui est drôle d’ailleurs c’est que l’inspecteur d’Académie qui était à quelques années de la retraite, s’y est mis lui aussi car il a vite compris que la réalité de ses écoles passait maintenant par le virtuel et qu’il lui fallait s’adapter très vite. Je suis sûr qu’il a rajeuni de dix ans grâce à ça!

A: Et il y a des choses qui n’ont pas marché?

F: Bien sûr. Pas mal d’idées ont été testées et abandonnées. C’est la loi dans ce genre d’expérience. On a testé par exemple une relation entre les enfants et les entreprises. Des cadres étaient censés répondre à leurs interrogations sur leur avenir professionnel. Malheureusement les cadres devaient être trop stressés et ils n’ont pas accordé le temps nécessaire. Les enfants ont été très déçus. Nous avons également essayé de connecter des classes avec le Québec. Mais pour des raisons d’incompétence de l’autre côté de l’Atlantique la connexion n’a jamais pu être réalisée. Heureusement que les Américains ont été plus réactifs. En général tout ce qui a mal marché était dû à un manque d’investissement en temps ou à des problèmes techniques mal maîtrisés.


A: Et quels sont vos prochains projets?

F: Nous en avons des tas! C’est vraiment un domaine où la créativité peut s’exprimer à loisir. Nous allons créer des forums sur l’écologie avec des représentants de l’Office National des Forêts et des Parcs Nationaux et Régionaux voisins. Nous allons maintenant intégrer les parents dans des forums entre eux et les enseignants. Mais le plus excitant c’est le projet des "Sites Buissonniers ©".

A: Vous pouvez nous en parler?

F: Oui, mais il ne faut pas le répéter. C’est encore confidentiel. Lorsque Internet est arrivé tout le monde s’est réveillé, en se disant: "cette fois il va falloir y aller". Et le discours politique ambiant est devenu: "toutes les classes doivent être connectées à Internet". Ce qui est stupide et largement insuffisant. Le problème n’est pas tant de se connecter sur Internet que d’exister sur Internet. Or pour exister il faut produire. Surfer sur Internet n’est pas pédagogiquement une grande avancée. Par contre élaborer un site, y créer des espaces d’interactivité, faire des recherches pour les publier nous semblent donc être beaucoup plus prometteur. Pour cela nous allons mettre à disposition de chaque classe un site qu’elle pourra créer et faire vivre. Nous lui demandons préalablement un projet de site car nous souhaitons qu’il y ait un projet pédagogique derrière chaque site. Ensuite les classes pourront créer toutes les pages qu’elles voudront, et surtout elles pourront créer des salles de rencontre arrimées au site où elles pourront inviter nominativement qui elles voudront. Elles parleront peut-être enfin aux petits québécois. Au travers de cette opération nous voulons démontrer qu’il devient urgent de devenir producteurs de contenus, car il ne sert à rien de se plaindre de l’hégémonisme anglo-saxon sur le Net si on ne pense pas à créer nous-mêmes des contenus.

A: Qu’est-ce qui vous rend aussi enthousiaste?

F: La façon dont les enfants s’approprient et détournent les outils que nous leur mettons à disposition. La vie qu’ils y créent est tout simplement impressionnante. Certes nous leur avons donné les moyens de communiquer, mais eux nous montrent avec candeur et énergie un nouvel horizon.