04- Bernard, conseil indépendant

Bernard est consultant en "créativité" depuis plus de 20 ans. Vieux routard du métier, cela ne l'a pas empêché de remettre profondément en cause ses approches et ses méthodes. Pas étonnant qu'on le retrouve aujourd'hui à la pointe des nouvelles technologies de la communication.
Bernard est consultant en "créativité" depuis plus de 20 ans. Vieux routard du métier, cela ne l'a pas empêché de remettre profondément en cause ses approches et ses méthodes. Pas étonnant qu'on le retrouve aujourd'hui à la pointe des nouvelles technologies de la communication.

Sandrine : Bonjour Bernard, quel type de consultant êtes-vous ?

Bernard : Au qualificatif de consultant, je préfère celui "d'agitateur". Agiter les idées, les concepts, les individus, les structures, les entreprises, non pas pour le plaisir de créer du désordre mais au contraire de secouer les habitudes, les principes, les certitudes. C'est la seule manière de s'ouvrir, d'être capable d'imaginer, de créer, de développer de nouvelles approches, de nouveaux marchés, de nouveaux produits, de nouvelles organisations... Mon métier consiste à mettre en oeuvre les processus de management du changement dans les grands groupes industriels. La créativité est mon domaine de prédilection..

S : Je ne m'attendais pas à cela, on m'a dit de venir vous voir pour vos travaux informatiques !

B : Parce-que pour vous, l'informatique n'est pas créative ?

S : Je vous répondrais, histoire de polémiquer agréablement, que c'est quand même très binaire, très codé, très rigoureux, très normé !

B : Je crois qu'il n'y a pas un domaine qui a été plus créatif ces 20 dernières années. D'ailleurs tous les futurologues avaient prédit pour l'an 2000, des expéditions sur la lune, la fin des voitures à essence... personne n'avait imaginé Internet et sa multitude d'applications ! Voyez la créativité de ceux qui ont inventé hier le Macintosh, les tableurs, les BBS, aujourd'hui Internet, Yahoo ou Icq! D'ailleurs au départ... ce n'était pas des entreprises mais des étudiants qui "s'amusaient". Aujourd'hui, vous connaissez comme moi leur fortune ! Et cela continue aux Etats-Unis bien sûr mais aussi en Europe, en Israël ou en Asie, la créativité s'exerce d'une manière extraordinaire. Pour développer de nouvelles applications informatiques, bien sûr, mais aussi pour inventer de nouveaux produits et de nouveaux services avec l'aide de l'ordinateur.

S : Vous parlez de la simulation sur ordinateur, des images de synthèse, des générateurs d'idées ?

B : Tout cela à la fois. C'est vrai que les usages les plus souvent évoqués en matière de créativité par ordinateurs sont liés aux simulateurs, mais ils ne servent qu'à représenter ce que l'homme imagine. Les logiciels de génération d'idées que vous mentionnez sont eux des bases de données assorties d'outils de recherche et des organisations de la pensée. Ils sont relativement peu utilisés. Ce qui reste cependant au coeur de la créativité, c'est l'imagination de chaque individu, stimulée par son environnement. Je le vois bien quand nous organisons des groupes de créativité, l'imagination de chacun, stimulée par le groupe et par l'animateur permet de sortir des résultats toujours étonnants: Un groupe n'est-il pas généralement plus intelligent qu'un individu tout seul !

S : Et vous organisez des groupes de créativité sur ordinateur ?

B : Cela vous surprend ? Pendant des années j'ai animé des groupes en séminaires résidentiels de 2 à 3 jours. C'est toujours à la fois très riche et très frustrant : une fois sortis du séminaire les participants se perdent de vue, ne continuent pas leurs réflexions et la grande majorité des projets élaborés ne voient pas le jour. Aujourd'hui après chaque séminaire je propose une continuation de notre groupe à travers une micro-communauté électronique sur Internet.

S : Qu'est-ce qui change ?

B : L'objectif est de passer d'opérations qui sont aujourd'hui ponctuelles à des opérations permanentes afin que la créativité soit un réflexe et qu'elle s'installe dans la vie quotidienne de l'entreprise. La mise en oeuvre d'une plate-forme de travail coopératif sous forme Intranet ou Extranet permet d'améliorer la productivité et la convivialité du système actuel et de mettre en place les bases d'une démarche plus systématique.

S : Comment cet outil de travail coopératif s'insère-t-il dans vos démarches de créativité ?

B : Il n'y a pas de relations "électroniques" sans créer à l'origine un état d'esprit, une motivation et une adhésion par l'organisation d'une réunion physique des personnes. L'outil permet de faciliter et de prolonger les échanges par des relations coopératives "asynchrones" c'est-à-dire dans des espaces lieux et temps indifférents pour chaque membre du groupe. L'outil de travail coopératif peut par exemple être présenté en dernière partie de réunion. Ce groupe peut se retrouver suite aux réunions de travail physiques dans un espace "électronique"

S : Comment procédez-vous ?

B : Au moment du lancement, nous constituons un groupe de créativité le plus hétérogène possible. Nous réunissons physiquement les personnes, nous leur présentons le cadre de rencontre de travail coopératif à distance. Un ordinateur est affecté à chaque participant qui lui permet de travailler en local et de synchroniser son travail avec les autres membres du groupe en appelant le serveur soit par le réseau local, soit par le réseau téléphonique, ou via Internet. Sur le serveur sont installées les différentes "bases" de travail : une base documentaire, une base "Forum", une base "Centre expert" et une base "Help Desk". Dans la base documentaire, on retrouve le cahier des charges de l'exercice de créativité formalisé à travers un document consultable à tout moment "on line", les méthodes (méthodes de pilotage pour être autonome, méthodes de production), la boîte à outils (l'inventaire des ressources humaines en matière d'information, des outils de test consommateur ou de conception de questionnaire, des guides d'entretiens semi-directifs ...). Dans le "Forum", les participants peuvent échanger, travailler, se communiquer des documents, lancer des consultations, etc. en grand groupe ou en groupe restreint. Le groupe est généralement animé par un télé-animateur, qui pilote le groupe, ou tout simplement veille à son bon fonctionnement. La base "centre expert" est créée pour rechercher et disposer de ressources d'experts internes ou externes. Le "Help Desk" est réservé aux directeurs. Il permet le suivi et la relation entre l'animateur et la direction pour, le cas échéant, permettre une action directe des directeurs sur leurs collaborateurs directs. Des auto-diagnostics peuvent automatiquement être remplis dans des formulaires qui seront transmis et dépouillés par le coach de chaque groupe qui peut prendre l'initiative d'intervenir et de recommander des solutions ou transmettre au "Help Desk" en cas de difficultés "politiques" pour faire avancer une idée.

S : Comment faites-vous pour déboucher sur quelque chose de concret ?

Un processus d'organisation ou de "workflow" permet à chaque idée de suivre les 3 stades de créativité : Le "souhaitable" (ce qui est du domaine du rêve, du délire...), le "possible" (ce qui paraît intéressant), le "faisable" (la capacité à faire techniquement, financièrement, juridiquement ou en terme organisation). L'outil informatique de travail coopératif s'inscrit parfaitement dans le processus de travail traditionnel des groupes de créativité et permet d'en améliorer la productivité.

S : Et comment faites-vous pour pérenniser la créativité ?

B : Tout d'abord nous créons des bases de capitalisation où nous consignons tous les problèmes déjà résolus, les questions les plus fréquemment posées, les idées déjà explorées ainsi que leurs issues et les expérimentations en cours. A l'issue de la constitution de ces bases de données est mis en place un processus de mise à jour. Nous créons d'une part des bases de veille : veille concurrentielle, veille technologique, veille sociologique. Nous créons d’autre part des boîtes à idées par exemple : "Ce que le marché nous apprend" ou "Ce que les clients attendent".

S : Quel est pour vous, le principal facteur de succès de ce type de démarche de créativité on line ?

B : Il est impératif que chaque base soit animée par une personne clairement désignée qui intervient quotidiennement. Voici au passage un nouveau type de mission ou même un nouveau métier qui voit le jour avec l'avènement des micro-communautés électroniques de créativité. Si un forum ou une base ne sont pas mis à jour et animés, c'est très rapidement la foire et les participants perdent le goût de venir et désertent

S : Vous avez parlé de micro- communautés de créativité, quelles sont les autres micro-communautés que vous avez créées ou auxquelles vous participez ?

B : Assurément, la micro-communauté de l'Atelier de la Compagnie Bancaire m'a beaucoup aidé. Peut être connaissez-vous cette cellule de veille technologique de la Compagnie Bancaire animée par une équipe formidable. C'est une véritable mine d'informations et d'échanges pour tous ceux qui s'intéressent aux nouvelles technologies de la communication. A l'origine, ils ont invité régulièrement tous les acteurs des NTI à présenter leurs nouveaux produits, logiciels, services, stratégies, etc. dans un sous-sol de la compagnie avenue Kléber à Paris appelé l'Atelier. Et puisque qui dit veille, dit échanges et ouverture, ils n'ont pas réservé ces réunions au seul personnel de la compagnie et de ses filiales (Le Cetelem, UFB Locabail, La Banque Paribas, Cofica etc.) mais à tous ceux qui voulaient : consultants, chercheurs, sociétés de services, de communication et même aux concurrents ! Parallèlement, ils éditaient une revue à laquelle on peut s'abonner !

S : Et la micro-communauté électronique ?

B : Elle est née il y a 3 ou 4 ans. A l'occasion d'un atelier de présentation de la technologie des BBS (Bulletin Board System), il a tout naturellement été décidé de prolonger les réunions physiques par des réunions électroniques. Les participants sont repartis avec une disquette du logiciel First Class qui avait été retenu et à partir de leur Macintosh ou de leur PC équipés d'un modem, ils ont pu se connecter au serveur de l'atelier "le Babillard" avec un numéro de téléphone et un mot de passe. Au départ nous n'étions qu'une petite centaine, aujourd'hui nous sommes plusieurs milliers !

S : Que trouve-t-on sur ce "Babillard" ?

B : Une boîte aux lettres pour chaque participant, où l'on peut recevoir son courrier Internet (il existe une passerelle entre le serveur et Internet), une revue de presse particulièrement bien faite, un "souk de l'info", un annuaire avec présentation des abonnés et des "ateliers d'échange" par thème : le commerce électronique, le groupware, le multimédia etc. Les échanges ont lieu bien sûr en temps différé mais il existe également une possibilité d'échanges au clavier en temps réel entre deux personnes " le chat ". Pour moi, c'est une opportunité formidable pour trouver de l'information. En contrepartie, je m'efforce de relater dans le babillard toutes les découvertes que je suis conduit à faire par ailleurs, lors de mes voyages à l'étranger etc. En terme d'échange, j'ai retrouvé par ce biais un certain nombre de confrères, camarades de promotions etc.que je revoie maintenant fréquemment !

S : Les réunions physiques et la revue ont-elles continué ?

B : Plus que jamais, plus il y avait d'informations, plus il y avait de participants, et plus il y avait de participants plus il y avait d'informations. Les réunions physiques sont relayées sur le Babillard et dans la revue. La revue elle-même et les précédents numéros sont aussi consultables sur le serveur.

S : Est-ce que vous vous servez du Babillard pour faire des sous-groupes de travail - ou votre propre micro-communauté ?

B : Non, et pour 2 raisons : D'une part ce n'est pas le lieu pour faire du "groupware" aux frais de la compagnie bancaire, d'autre part à plusieurs milliers ...on ne parle plus vraiment d'une micro-communauté. Il y a 4 ans, nous avons avec d'autres consultants créé notre propre micro-communauté afin de pouvoir coordonner nos projets entre nous et avec nos clients. Au départ nous n'étions qu'une dizaine, aujourd'hui, nous sommes environ une centaine. Nous avons quelques espaces communs : des lieux de veille, des carnets d'adresses, des discussions générales, les questions techniques etc. En dehors de ces espaces communs, chacun organise son espace de travail coopératif avec les personnes avec qui il souhaite travailler.

S : Vous avez donc 3 à 4 ans d'expériences derrière vous ? Dites-moi, votre plus beau et votre plus mauvais souvenir de vie en micro-communauté ?

B : Le plus mauvais est assurément une bagarre entre 2 d'entre nous où les autres étaient témoins... J'ai trouvé cela d'une violence extrême. Vous ouvrez votre ordinateur et les mots vous agressent sans prévenir, froidement, sans aucun respect, sans tenir compte du contexte dans lequel vous vous trouvez. Vous n'avez aussi que les mots pour répondre, pas de regards, pas d'autres signes pour montrer votre émotion. Dans une réunion réelle les explications houleuses ne sont pas toujours agréables à vivre pour le groupe mais elles sont souvent salutaires car elles permettent de mettre les choses à plat et d'aller jusqu'au bout. Il me paraît devoir être du domaine de la charte de bonne conduite d'éviter à tout prix les agressions dans le cadre des micro-communautés électroniques. Quand il s'agit de s'expliquer franchement rien ne vaut le synchrone et l'intimité !

S : Et le meilleur souvenir ?

B : Heureusement j'en ai beaucoup ! Je citerai pêle-mêle, les naissances des enfants de chacun d'entre nous qui ont donné lieu à des échanges de photos, de mots gentils, de témoignages d'affection partagée. Les voeux que chacun s'efforce de faire de la manière la plus créative possible sont aussi de bon moments. J'allais oublier... nous avons rédigé un livre à plusieurs, pendant les vacances. Nous étions avec nos familles aux 4 coins de la France et chacun travaillait un chapitre par jour. Notre micro-communauté des auteurs a coopéré tranquillement et agréablement à distance pendant 15 jours sans se voir. A la rentrée le livre était terminé - sans y avoir laissé nos vacances.