11- Elie, retraité

Elie a 75 ans. Il y a un an son petit-fils lui a fait découvrir Internet. Depuis il devient impossible de le détacher de son écran. Il a converti tous ses amis, et ils forment maintenant une micro-communauté de près de 50 personnes. Il n’y a vraiment plus de "papys"!
Elie a 75 ans. Il y a un an son petit-fils lui a fait découvrir Internet. Depuis il devient impossible de le détacher de son écran. Il a converti tous ses amis, et ils forment maintenant une micro-communauté de près de 50 personnes. Il n’y a vraiment plus de "papys"!

Arthur:Alors, comme ça vous êtes devenu un cyber-papy!

Elie: ça a l’air de vous étonner! Mais je vais vous rassurer. On ne perd pas tous ses moyens intellectuels le jour de sa retraite! Je dirais même que l’on peut enfin en profiter, loin du stress et de la pression du quotidien. On devient enfin disponible pour de grandes aventures. Et Internet c’est une merveilleuse aventure pour moi et mes amis.

A:Qu’est-ce qui vous a séduit dans Internet?

E: L’infini tout d’abord. C’est peut-être en réaction à l’absence de travail "obligatoire" mais le fait de savoir que des millions d’informations sont là, prêtes à être consultées, c’est vraiment formidable. On est sûr d’avoir de l’occupation pour longtemps. Et puis j’avais la chance d’habiter une ville câblée ce qui fait que depuis mes premiers pas j’ai eu droit à un Internet haut de gamme, car, comme vous le savez, "surfer" sur Internet sur le câble permet d’aller vraiment très vite.

A:Et quels sont vos principaux centres d'intérêt?

E: Je m'intéresse à tout ce qui touche à la médecine, à la nourriture, à l’énergie. Je vous précise tout de suite que ce n’est pas la médecine traditionnelle qui m'intéresse mais plutôt ce que l’on a coutume d’appeler les médecines parallèles. Elles s’intéressent à l’homme et ne le prennent pas pour un simple tas d’organes, elles! J’ai tellement eu de drames avec la médecine traditionnelle, que je me suis juré d’éclairer d’autres voies, et Internet me permet de travailler dans ce sens.

A: Comment vous y prenez-vous?

E: Comme dans tout il faut d’abord chercher ! Donc tous les jours je cherche. Grâce aux moteurs de recherche, je cherche des sites, je les visite et j’en retire tout ce qui me semble intéressant. Je stocke ces matériaux sur mon ordinateur pour pouvoir les partager ultérieurement. Mon seul gros problème c’est que je ne parle pas bien l’anglais. Et comme vous le savez il y beaucoup de sites en anglais. Alors ce que je fais c’est que lorsque je vois un site intéressant, j’ai un système de traduction automatique qui me permet de voir si le document est intéressant. Bien sûr ça traduit en petit nègre. Et si l’article est intéressant je le fais passer à mon petit-fils qui fait une maîtrise d’anglais. Généralement il me renvoie la traduction par retour d’E-mail. Mais il y a dans mon domaine de très bons sites francophones, surtout en Suisse et au Québec. J’ai l’impression que les Français préfèrent garder leur information!

A: Justement vous constatez de grosses différences culturelles entre les sites?

E: C’est peut-être un peu caricatural, mais les Québécois donnent l’impression de se battre pour leur identité, leur culture et leur apport, les Suisses ne diffusent que ce dont ils sont sûrs, les Français affichent surtout leur ego et les Américains sont capables du meilleur comme du pire. Mais les choses évoluent en France. On sent que la culture est en train de se diffuser et que les pionniers bidouilleurs sont en train de céder la place à ceux qui ont réellement quelque chose à dire.

A: Et une fois que vous avez accumulé toute cette information?

E: Eh bien là je la partage! Nous avons créé une petite association avec quelques amis et nous mettons en commun toutes nos trouvailles pour essayer d’en tirer les bons enseignements. Comme nous n’habitons pas au même endroit nous le faisons une fois de plus par Internet! Nous nous sommes fait installer un forum de discussion réservé aux seuls membres de l’association. Je ne sais pas si vous en avez déjà utilisé mais c’est très surprenant. En effet on peut mettre son information quand on veut. Et l’information est accessible aux autres à tout moment. Et en plus chaque fois que l’on fait une remarque, cette remarque s’attache juste en dessous du document. On ne perd jamais le fil. Mais il faudra que je vous montre, ce n’est pas facile à expliquer avec des mots. L’important c’est que nous nous causons tous les jours grâce à ça. Les caractères de chacun ressortent bien , car avec l’informatique c’est difficile de masquer son comportement. Il y "p’tit prof", toujours là pour nous expliquer ce qu’il croit que nous n’avons pas compris, "Trotsky" qui n’arrête pas de soutenir des thèses un peu excessives, "Lamartine" qui a une vision très angélique de la nature humaine, "capitaine" qui dit toujours que c’est le bazar dans nos discussions. Moi ils m’ont appelé "Socrate" car ils trouvent que je philosophe un peu trop! Comme vous voyez on s’amuse comme des gamins !

A: Et vous faites quoi de ce que vous trouvez?

E: On vient juste de lancer notre propre site. On a découvert récemment une société qui nous permettait de fabriquer notre site tout seuls, directement depuis notre navigateur. Alors on s’y est mis. J’ai un neveu qui est assez fort en dessin qui nous aide à mettre en page et on publie les textes les plus intéressants et les idées les plus utiles. On organise même des débats entre des homéopathes, des naturopathes et des médecins traditionnels. Je peux vous assurer que ça déménage et qu’on est bien loin des émissions galvaudées et cacophoniques de la télé.

A: Comment ça se passe ces débats?

E: C’est très simple. On fait mettre à disposition un forum de discussion sur notre site. Seuls les invités ont un droit d’écriture dans ce forum. Mais tous les visiteurs peuvent venir regarder et lire les débats. C’est très vivant et surtout dès que les gens écrivent ils sont moins irresponsables que lorsqu’ils parlent. C’est donc d’un très bon niveau.

A: Mais tout ça doit vous coûter une fortune?

E: Très exactement 220 francs par membre par mois. C’est à peine plus cher que la télé par satellite mais au moins c’est intéressant! Et en plus on peut faire plein d’autres choses.

A: Ah bon, vous trouvez encore le temps de faire autre chose!

E: Il y a vingt-quatre heures dans une journée. Ça laisse du temps. Donc pour revenir à mon sujet, je suis originaire d’une petite ville d’Afrique du Nord, et lorsque nous sommes venus en France, contraints et forcés par les événements, notre famille et nos amis ont été dispersés dans toutes les régions. Au début on organisait des réunions régulières. On était dans la force de l’âge et

1000 kilomètres
dans le week-end ne nous effrayaient pas. Ensuite nos relations se sont espacées pour se résumer aux voeux de nouvel an. Et tout récemment un de mes amis d’enfance a lancé un site sur notre ville natale pour permettre de nous retrouver. Et ma grande surprise a été de voir que je n’étais pas une exception. Nous sommes aujourd’hui une vingtaine à nous retrouver et à alimenter ce site. Nous publions les meilleurs photos de nos albums, nous annonçons les naissances, les mariages et le reste. Et c’est grâce à Internet que nous allons créer une rencontre de tout le monde l’année prochaine. Vous voyez, l’informatique ça rapproche.

A: En fait vous vivez dans votre micro-communauté de papys!

E: Pas seulement, et vous faites bien d’en parler. Nous échangeons beaucoup aussi avec nos enfants et nos petits-enfants. Nous avons créé un forum de famille. Ça remplace le courrier. D’ailleurs plus personne n’envoie des lettres aujourd’hui. Ce forum a recréé un lien entre nous tous. Chaque jour il y a des nouvelles, des photos, des blagues, des rumeurs. Il y a même des recettes de cuisine. Il y a vraiment beaucoup de bonne humeur. Les enfants adorent ça. Ça ne remplace pas une famille habitant au même endroit, mais c’est quand même formidable.

A: Et vous faites quoi avec les papys pas branchés?

E: Du prosélytisme. En effet chacun d’entre nous fait une conférence par mois dans des maisons de retraite. On a appelé cette conférence "Devenez un papy surfeur". Comme les gens n’ont pas grand-chose à faire ils viennent et là on en piège un certain nombre. On ne se fait pas que des amis chez les mamies, car assez bizarrement ce sont surtout les papys qui viennent vers Internet. Ils ont peut-être besoin de s’évader. Mais là je suis peut-être un peu misogyne!

A:Mais il n’y a pas d’ordinateurs dans les maisons de retraite!

E: Justement, on a créé une association, une de plus, pour équiper les maisons de retraite. Des entreprises nous donnent leurs ordinateurs vieux de deux ou trois ans. On achète quelques pièces pour les mettre à niveau. Et en voiture Simone! Vous savez il ne faut pas des ordinateurs très puissants pour aller sur Internet. C’est plutôt les "tuyaux" et les serveurs qui doivent être puissants.

A: Vous avez des regrets rétrospectifs de ne pas avoir connu ça plus tôt?

E: Bien sûr. Quand je vois ce que j’aurais pu faire dans mon travail avec de tels outils. On n’avait même pas le fax à l’époque. Et il fallait se débrouiller. Ce qui m’étonne c’est que les entreprises n’ont pas l’air de se ruer dessus. Je vois mon fils, qui est dans une des plus grandes sociétés françaises, il me dit que les gens sont plus attirés par les téléphones portables que par Internet. Ah bien sûr ils en parlent beaucoup! Mais ils ne font pas grand-chose de concret. C’est un peu le monde à l’envers. C’est ceux qui en ont vraiment besoin qui hésitent et ceux qui pourraient s’en passer qui se ruent dessus.

A: Vous avez le temps d’imaginer d’autres projets?

E: Plus on en fait plus on a d’idées. Comme on dit, "on n’apprend pas à nager au bord de la piscine"! Mais nous qui y sommes jusqu’au cou on apprend tous les jours et en plus on a plein de nouvelles idées. On va créer des groupes d’échanges électroniques avec des écoles primaires, pour leur parler de notre histoire et de ce que nous avons vu. C’est peut-être un peu différent de ce qu’il y a dans les livres. On va aussi monter des séances d’initiation à Internet pour les enfants et les adolescents. En effet on s’est rendu compte que beaucoup de parents ne peuvent pas retrouver leurs enfants avant 19 ou

20 heures
. Alors on va aller les prendre à la sortie de l’école ou du collège et la Mairie va nous prêter une salle équipée. On leur apprendra ainsi à chercher et à dialoguer via Internet. C’est mieux que de s’ingurgiter des dessins animés ou des jeux débiles.

A: Mais vous n’avez plus de loisirs?

E: Parce que vous ne pensez pas que ce que nous faisons c’est pas des loisirs? Le travail c’est ce qui contraint. Les loisirs c’est ce qui libère. D’une certaine manière je crois que je n’ai jamais travaillé!Par contre si vous avez une vision traditionnelle des loisirs comme les voyages par exemple, j’en ai également. Je fais deux grands voyages par an. Un dans chaque hémisphère. Eh bien entendu beaucoup de choses se préparent et se poursuivent sur Internet.

A: Vous êtes vraiment incorrigible!

E: Non, j’ai simplement beaucoup d’appétit. J’ai faim d’échanges, j’ai faim d’aventures, j’ai faim de découvertes. Et je n’ai jamais vu de table aussi garnie que celle d’Internet. Avec un peu d’imagination et beaucoup d’enthousiasme on peut y vivre de très grandes joies.