12- René, syndicaliste

René est ce que l’on peut appeler un vieux militant. Il a été de toutes les luttes et il a une réputation de pragmatique entêté! Depuis un an il anime le groupe d’action "Syndicalisme et nouvelles technologies" et a pris de nombreuses initiatives qui ont beaucoup fait avancer son syndicat au point d’en faire à ce jour une référence en la matière.
René est ce que l’on peut appeler un vieux militant. Il a été de toutes les luttes et il a une réputation de pragmatique entêté! Depuis un an il anime le groupe d’action "Syndicalisme et nouvelles technologies" et a pris de nombreuses initiatives qui ont beaucoup fait avancer son syndicat au point d’en faire à ce jour une référence en la matière.

Alexandra: Alors, vous êtes devenu le Bill Gates du syndicalisme!

René: Vous comprendrez facilement que je ne peux pas accepter cette comparaison, d’une part par humilité, d’autre part parce qu’il n’est pas exactement un représentant de la classe ouvrière! Cela étant dit, si vous voulez dire que l’informatique m'intéresse, c’est vrai et j’y suis maintenant jusqu’au cou !

A: Comment un homme de terrain comme vous en est-il arrivé là?

R: Le plus simplement du monde. Nous avons souvent des rencontres avec des camarades d’autres pays et il y a deux ans nous avions croisé des scandinaves lors d’un congrès européen. Ils nous avaient beaucoup amusés car ils étaient venus avec des ordinateurs portables et n'arrêtaient pas de taper dessus. Vous imaginez bien qu’en bon français nous nous étions pas mal moqués d’eux. Heureusement ils avaient de l’humour et ils nous ont proposé de nous montrer comment l’informatique devenait une arme de militant. Et là ça a été le choc, la révélation. Le choc fut tellement fort qu’une commission "nouvelle technologies" fut créée sur-le-champ et quand il fallut un responsable c’est une fois de plus tombé sur moi!

A: Comment l’informatique peut-elle créer un "choc" chez un syndicaliste?

R: De l’informatique nous ne connaissions auparavant que l’informatique de production et l’informatique de gestion. Nous les avions bien entendu satanisées car elles étaient pour nous synonymes de pertes d’emploi et d’exploitation. L’informatique jouissait donc à nos yeux d’a priori très défavorables et dès que nous voyions des ordinateurs nous avions un léger mouvement de recul. C’était l’outil des cadres, pas l’outil des ouvriers! Mais l’informatique que nous ont montré nos camarades scandinaves c’était tout autre chose. C’était un vrai outil de communication, de coordination, de collaboration. Avec leurs ordinateurs ils pouvaient atteindre toutes leurs structures, diffuser des projets de tracts, coordonner leurs négociations et même souvent être en avance sur les systèmes d’informations des patrons car comme vous le savez les patrons ne sont pas les plus accros en matière d’informatique. En quelque sorte l’informatique était devenue pour eux un outil de combat, rapide et efficace.

A: Vous vous y êtes pris comment pour réfléchir à ces nouveaux usages?

R: On a eu de la chance car un de nos copains était dans une grande entreprise qui venait de se lancer dans une implantation de groupware au sein de ses agences.

A: C’est quoi le groupware?

R: C’est l’utilisation des outils informatiques pour le travail en groupe. Car il faut bien reconnaître que la grande majorité de nos actions sont des actions qui mettent en jeu des groupes. Or la réalité des organisations et des comportements pousse plutôt vers l’individualisme. Tout dans notre société est fondé sur la performance individuelle, alors que rien ne peut exister sans une efficacité collective! Donc, le groupware c’est un moyen d’aider les gens à mieux travailler ensemble. Et dès que notre copain nous en a parlé on a décidé de mettre notre groupe de travail en "coopération électronique". Il n’y a que l’action qui permet d’apprendre. On laisse les études et les audits aux cadres. Nous on va voir comment ça marche de l’intérieur.

A: Vous avez les moyens dans le syndicalisme, ça a dû vous coûter cher!

R: C’est vrai que c’est pas donné. Et il a fallu batailler ferme en interne pour trouver les budgets. En fait ça concernait plusieurs budgets et il a fallu négocier avec plusieurs responsables nationaux. Et comme l’informatique a mauvaise presse il a fallu dépenser beaucoup de salive. Vous n’imaginez pas combien la technologie est gourmande en salive! On a eu droit à tous les arguments débiles et à toutes les idées reçues.

A: Du style?

R: L’informatique c’est inhumain, c’est la fin des relations. Tout le monde va pouvoir nous voler notre information. On va passer notre vie sur les ordinateurs. Ca va coûter très cher. Et tout à l’avenant. Il y a certains jours ou j’ai failli tout envoyer en l’air, mais à chaque fois je me raisonnais en me disant que ces bêtises étaient l’expression d’une grande ignorance et qu’il fallait expliquer et montrer sans compter nos efforts. La cause valait bien cela!

A: Vous avez obtenu gain de cause au bout de combien de temps?

R: Au bout de six mois. Ils ont craqué et nous ont affecté un budget d’expérimentation. On s’est vite mis au boulot et on a créé des forums électroniques entre les participants qui étaient un peu dispersés sur le territoire. Les forums électroniques permettent de discuter comme si on était dans la même salle, alors que nous nous trouvons parfois à plusieurs centaines de kilomètres les uns des autres, mais surtout permettent de mettre nos contributions même si nous ne sommes pas là tous en même temps. C’est ça qui est vraiment extra! Parler quand on a le temps, et consulter quand on est disponible. Les spécialistes et les consultants appellent ça "travailler en asynchrone". Et c’est vraiment formidable de pouvoir travailler à une douzaine dans ces conditions car c’est vraiment une communication sans pression sur notre temps. C’est le contraire du téléphone portable où on donne aux autres les moyens de nous importuner encore plus! ça c’est vraiment du faux progrès.

A: Pourtant tout le monde en veut

R: Avec le matraquage publicitaire qu’il y a, ce n’est pas étonnant. Et reconnaissons-le c’est plus facile à comprendre car c’est la prolongation d’un outil connu. Alors que dans le cas de l’informatique c’est un usage totalement nouveau donc plus complexe.

A: Revenons à votre expérience, vous avez rencontré des problèmes?

R: On a rencontré que ça! L’installation des machines, l’installation du serveur, les communications. Tout a été pénible et chaotique. Des gens normaux auraient tout laissé tomber. Mais comme tout le monde nous attendait au tournant on a tenu bon. Et puis finalement les choses se sont mises en ordre et maintenant tout est rôdé. Personne ne pourrait imaginer de fonctionner sans ces outils. C’est devenu partie intégrante de nos vies.

A: Concrètement vous faites quoi?

R: Je vous parlerai d’abord de notre groupe. Nous avons un système de réunion en continu. Nous y mettons les sujets, en débattons et même prenons des décisions. Ce qui fait que nous avançons beaucoup plus vite qu’avant. Nous avons moins de réunions qu’avant, donc moins de déplacement et de temps perdu et surtout moins de frais. Car il faut bien reconnaître que les réunions sont le plus fabuleux moyen de perdre du temps. Entre ceux qui arrivent en retard, ceux qui ne suivent pas, ceux qui n’ont rien préparé, ceux qui parlent pour ne rien dire, c’est un gâchis à la puissance dix. En tant que syndicaliste on pourrait s’en réjouir car la perte de temps est créatrice d’emplois mais il y a des limites et elles ont été franchies depuis longtemps. Au fur et à mesure de nos réunions nous publions les résultats de nos travaux dans un journal électronique, qui lui est visible maintenant de tous les membres de notre syndicat. Nous avons même mis en place un système de vote électronique. Quand quelqu’un veut aborder un sujet qu’il sait polémique, il lance d’abord un vote électronique à bulletins secrets et ensuite on discute ensemble des résultats dans notre forum. On se rend compte au fur et à mesure que les gens s’expriment plus grâce à ces outils, car avant c’était la prime à l’oral, en quelque sorte la prime aux "gueulards", maintenant même les plus discrets ont accès à la parole. Incroyable, non, l’informatique nouvel outil de démocratie dans un syndicat!

A: Vous exagérez peut-être un peu! Quels sont les autres usages généralisés?

R: Bien sûr nous avons privilégié tous les outils de "combat". Nous avons par exemple un catalogue des scénarios de crise qui est régulièrement mis à jour et qui est accessible par tous les responsables de sections. Il y a aussi un bureau de crise "virtuel" toujours joignable et qui va pouvoir épauler les camarades en lutte sur le terrain. C’est un peu comme une équipe conseil qui a l’avantage de pouvoir garder la tête froide. On a aussi des forums d’aide aux négociations. Les négociateurs se font épauler à distance par des experts qui leur communiquent les bons documents, les informations à jour et les conseils stratégiques. En gros plus personne n’est isolé sur le terrain. On a aussi des espaces de retour d’expériences, des lieux de diffusion de scoops et d'indiscrétions! Ce qui auparavant était réinventé dans chaque section est maintenant très souvent partagé et réutilisé. Depuis peu nous avons créé des espaces d’aide au lobbying pour pouvoir mieux étudier les projets de loi et mieux trouver les arguments, exemples et alliés.

A:Vous vous comportez comme une multinationale! Ça ne vous dérange pas?

R: Si j’ai appris une chose en trente ans de syndicalisme c’est qu’il faut savoir parfois utiliser les mêmes armes que nos adversaires. Et là c’est vraiment évident. La communication électronique devient un atout déterminant. Et nous ne pouvions plus lutter avec des outils aussi anarchiques que le fax et le téléphone. Nous continuons bien sûr à les utiliser mais avec grande modération, car ces outils mettent un "bordel" fou dans l’information. La maîtrise de l’information et des outils de communication est un atout capital pour des gens qui, comme nous, veulent obtenir des résultats. Notre avantage c’est que nous avons des objectifs, des projets et une motivation. C’est peut-être pour cela que ces outils marchent aussi bien. Car quand on voit ce qui se passe dans beaucoup d’entreprises les résultats ne sont pas toujours à la hauteur. Les gens qui n’ont rien à se dire ne peuvent pas vraiment tirer profit des outils de communication. Ça ne vous étonne pas vous que moins les gens ont de choses à se dire, plus ils disposent de nouveaux outils de communication!

A: J’en vis, je ne vais pas critiquer! Quels sont pour vous les grands bénéfices?

R: D’abord moins de temps perdu. Que ce soit en réunions, en appels téléphoniques, en recherche de documents. Ensuite moins de dépenses. En transport, en impressions, en hôtel. Moins de bazar. Dans les informations, les échanges, les décisions. Plus d’échanges et de coordination. Plus de réutilisation des choses intelligentes inventées ailleurs. Plus de cohésion et d’organisation. Plus de réactivité et de réflexes face aux événements. Plus de participation, chacun avec ses moyens et à son rythme. J’arrête là car vous allez me trouver trop enthousiaste, je le sens dans votre regard!

A: C’est vrai que je ne m’attendais pas à trouver un syndicaliste amoureux transi de la technologie. Quels conseils donneriez-vous à d’autres syndicalistes ?

R: N’attendez plus. Sortez de vos idées reçues. N’acceptez pas de rester des analphabètes de la technologie. Ouvrez les yeux, testez, éprouvez. Ayez de la constance et de la volonté car la première marche est un peu haute. Utilisez la technologie pour interagir plus que pour diffuser. Le vrai progrès c’est de pouvoir échanger grâce aux machines, pas de faire des tracts sur écran!

A: Quelle est votre prochaine grande idée?

R: Nous allons créer un centre de formation des militants. Ils pourront grâce à des sites Web privés et disposant de salles de cours venir mettre à jour leurs connaissances, peaufiner les stratégies, échanger leurs expériences. Cela devrait contribuer à la cohésion de notre culture et à la diffusion rapide des meilleures connaissances. Dans un an il devrait y avoir près de 3000 syndicalistes-étudiants. Ils peuvent se préparer en face!

A: Bon courage!