13- Pierre-Yves, directeur de grande école

Pierre-Yves dirige depuis deux ans l’une des plus grandes écoles de management. Son objectif essentiel était de moderniser ses méthodes pour les mettre en harmonie avec le prestige et le rang de l’école. Rude épreuve que la sienne!
Pierre-Yves dirige depuis deux ans l’une des plus grandes écoles de management. Son objectif essentiel était de moderniser ses méthodes pour les mettre en harmonie avec le prestige et le rang de l’école. Rude épreuve que la sienne!

Alexandra: Lorsque vous avez pris les commandes de cette école quelles furent vos premières impressions?

Pierre-Yves: A part celles qui touchent à mon ego que vous imaginez sans peine, j’ai été stupéfait par l’archaïsme des méthodes de travail et d’enseignement. Venant du monde de l’entreprise privée je ne m’imaginais pas que les futurs cadres puissent vivre dans un environnement aussi peu moderne. Je ne parle pas ici des locaux ou des matériels, mais des mentalités, notamment celles des enseignants et de leurs méthodes.

A: Quels étaient les défauts de vos enseignants?

P-Y: Ils se croyaient au 19 eme siècle. Ils vivaient sur l’inertie. Ils cultivaient gentiment la relation maître-élève. Ils faisaient de la compilation d’ouvrages et distribuaient des polycopiés. Ils parlaient de choses qu’ils n’avaient jamais vues ou vécues. Enfin rien que de très classique dans l’enseignement supérieur!

A: Pourtant vous êtes l’une des plus grandes écoles, ce n’est pas par hasard!

P-Y: Il n’y a pas de hasard, bien entendu mais la raison n’est pas là où vous croyez. La sélection à l’entrée est tellement dure que seuls les génies s’en sortent. Et avec des génies on fait de grandes écoles, même avec des professeurs moyens.

A: Et vous, vous avez voulu moderniser tout ça!

P-Y: Bien entendu! Et il m’a semblé logique de très vite proposer un Plan Internet pour l’Enseignement à tous les enseignants. L’idée était simple. Tout ce qui comportait une forte valeur ajoutée liée à l’enseignement en salle devait être conservé sous cette forme. Tout ce qui pouvait se faire en télé-enseignement devait progressivement être reconverti.

A: Vous entendez quoi par valeur ajoutée?

P-Y: Dans le cycle d’enseignement supérieur que suivent nos étudiants ils ont des milliers de choses à découvrir et à apprendre. Ces choses là ils les apprendront de leurs stages, de leurs lectures, de leurs travaux de groupe et bien entendu des enseignants. Si l’enseignant se contente de débiter un cours sans y apporter d’interaction, la valeur ajoutée est quasi nulle. Un livre ferait aussi bien l’affaire. C’est pour cela que j’ai fait procéder à ce que l’on appelle une "analyse de la valeur" qui permettait de vérifier le bien-fondé d’un cours en salle pour les matières enseignées. Les résultats furent accablants. 70 % des cours auraient pu être remplacés par des distributions de livres!

A: Quelle fut la réaction des enseignants?

P-Y: Grégaire et corporatiste comme cela était prévisible. Entre ceux qui prétendaient qu’il ne fallait rien brusquer, que je n’avais pas tout compris, que l’enseignement ce n’était pas une entreprise et ceux qui me menaçaient de quitter le navire, j’ai passé un mauvais quart d’heure. Je l’avais cherché. Un mammouth peut devenir agressif quand il se sent menacé.

A: Et quelle fut votre réaction à leur réaction?

P-Y: J’étais conforté dans mes hypothèses. Il fallait tout changer et très vite. Et je ne pouvais pas m’appuyer sur eux. Il me fallait donc les contraindre à évoluer en travaillant directement avec les étudiants.

A: Vous avez court-circuité le système d’autorité!

P-Y: J’ai fait ce que j’ai pensé être juste pour défendre l’institution contre elle-même. A un moment où toute la planète était en train de réinventer la pédagogie, je ne pouvais pas me permettre de laisser-aller. Si l’autorité a tort il ne faut pas hésiter à la court-circuiter. Nous ne sommes pas à l’armée. Bien que cela puisse se discuter même à l’armée. Mais là je sors du sujet! En fait mon premier acte de "collaboration" avec les étudiants fut de mandater deux groupes pour faire une étude prospective sur les usages des nouvelles technologies dans l’enseignement.

A: Pourquoi deux groupes?

P-Y: Pour créer une saine émulation et pour éviter d’aller vers un consensus mou! Et les résultats furent à la hauteur. Les deux scénarios étaient assez différents. Le premier s’intitulait: "Vers une école pour nomades". Le second: "Un enseignement sans enseignants". Les deux proposaient des solutions brillantes et plausibles. Le premier visait à permettre aux étudiants de s’immerger dans la réalité en ne gardant qu’un lien électronique avec l’école pour recevoir les enseignements et pour se faire aider à distance. Le second mettait l’accent sur la notion de tutorat, chaque étudiant ayant un patrimoine de connaissances à digérer, et disposant de tuteurs à distance pour l’aider dans ses difficultés face à la réalité. Ces tuteurs pouvaient être aussi bien des professeurs reconvertis que des cadres d'entreprises qui acceptaient un engagement sur toute la durée de la scolarité de la promotion.

A: Et vous avez choisi quel scénario?

P-Y: Aucun! J’ai fait un choix philosophique et ensuite j’ai procédé par itération. Qui est assez génial et imprudent pour décréter un nouveau mode pédagogique sans avoir exploré plusieurs voies? Mon choix philosophique était le suivant. L’enseignant devait devenir un tuteur, un coach comme disent les Américains. Son rôle devait être de stimuler, d’orienter, d’adapter, pas de prendre en charge. Ma première action fut de doter chaque étudiant d’un ordinateur portable et d’y installer prioritairement des applications de travail en groupe.

A: Et pour l’argent?

P-Y: Pour un bon projet il y a toujours de l’argent. Soit par budgets complémentaires, soit par des économies sur des choses qui ne servent à rien. Nous avons dans notre cas eu l’appui de trois sponsors qui étaient intéressés comme nous à défricher de nouveaux aspects de la pédagogie. Il fallut donc leur apprendre à travailler en groupe grâce à leurs portables. Nous les avons formés. Nous avons créé des groupes de travail. Nous avons défini avec eux des sujets de recherche. Et ils se sont mis à produire. Ils ont digéré ces nouvelles technologies à très grande vitesse et ils ont vite éprouvé les bénéfices incroyables liés au partage de l’intelligence et des savoir-faire. Et ce qui était prévisible est arrivé. Les enseignants voyant le train partir à grande vitesse ont décidé de se joindre aux étudiants. Il était temps car ils risquaient de perdre définitivement le contact.

A: Alors, maintenant comment ça marche?

P-Y: Il y a plusieurs facettes qui sont maintenant très au point. Pour ce qui est de la diffusion des cours ils sont systématiquement diffusés électroniquement. Les cours sont publiés progressivement pour permettre à chacun de digérer ces nouveaux acquis. Les étudiants et les professeurs se retrouvent en salle uniquement pour commenter, pour compléter ou pour approfondir les cours diffusés électroniquement. Les commentaires et les questions se font également électroniquement et il est réjouissant de voir la quantité et la richesse des angles traités. Du fait de cette forte interactivité entre les profs et les étudiants, les cours sont constamment remaniés et maintenus. Finie la routine et les cours-carbone. Bien entendu ces cours ne sont diffusés qu’aux étudiants référencés et tous les espaces électroniques ne sont accessibles que si l’on dispose de son mot de passe. Un autre intérêt de ce mode de diffusion est que l’étudiant dispose d’un véritable patrimoine pédagogique digital qu’il pourra consulter ultérieurement et qui pourra bénéficier de mises à jour.

A: Et pour les examens?

P-Y: Ils sont également traités électroniquement. Certains sont pratiqués individuellement, d’autres sont collectifs et les étudiants disposent pour cela de forums de discussions privés où ils peuvent mettre au point leurs stratégies et leurs documents. Si l’enseignement doit préparer à la vie réelle en entreprise, j’ai l’impression qu’ici ils sont même un peu en avance.

A: Vous utilisez la visioconférence?

P-Y: Nous l’utilisons fréquemment mais toujours en complément d’outils de forums de discussions asynchrones. Quelques exemples; pour les langues nous organisons souvent des visioconférences avec des professeurs allemands, espagnols ou anglais. Leurs interventions sont systématiquement précédées de textes mis à disposition dans les forums. De même des dialogues s’établissent via les forums dans les jours qui suivent leurs interventions. Nous avons également des invités prestigieux grâce à la visioconférence. Nous avons eu récemment Soros, Al Gore et Andrew Grove. Ces interventions avaient été préparées par les étudiants grâce là aussi à des forums électroniques. Ils en avaient fait une synthèse qu’ils avaient fait parvenir par E-mail aux intervenants. Chacune de ces conférences fut d’ailleurs suivie de débats en salle et électroniques particulièrement houleux et polémiques.

A: Mais vous ne craignez pas de perdre l’esprit d’école?

P-Y: C’est vrai que c’est un risque et nous y veillons. Nous créons avec les étudiants de nombreux événements, de grandes fêtes, nous lançons des défis. Nous allons bientôt lancer une nouvelle initiative qui devrait d’ailleurs aller dans le sens du renforcement de l’esprit de notre école. Nous allons lancer le parrainage électronique des nouveaux étudiants. Ainsi chaque nouvel étudiant aura un tuteur choisi parmi les anciens. Leur relation sera une alternance de rencontres physiques et un suivi par ordinateur. Cela permettra à l’étudiant de bénéficier de la présence d’un ancien sans pour autant lui "consommer" trop de temps. Dans la foulée de cette opération nous pensons proposer aux anciens des séminaires sur Internet pour leur permettre d’actualiser leurs connaissances. Les nouveaux étudiants intégrés constitueront la force de vente de ce nouveau service. Ainsi, si tout le monde est plus actif, l’esprit de l’école n’en sera que plus vivace!

A: Comment gérez-vous l’apprentissage?

P-Y: De très près! En effet nous gardons grâce aux équipements des étudiants une présence soutenue pendant toutes leurs périodes en entreprise. Ils peuvent dialoguer à distance avec tous les enseignants afin d’obtenir des éclaircissements sur les réalités auxquelles ils sont confrontés. Ils peuvent aussi se faire épauler par leurs autres camarades et nous sommes assez surpris des apports d’expertise que se font les étudiants entre eux. Ainsi l’apprentissage n’est pas un tunnel dans lequel ils disparaissent, mais reste totalement connecté à l’école et à son système d’enseignement.

A: Vous nous décrivez un système idyllique, mais est-ce vraiment la réalité?

P-Y: Pas pour tout le monde c’est vrai! Nous avons perdu près de 30 % de nos enseignants. Ils ont été remplacés par des hommes d’entreprise et par des enseignants de l’étranger. Entre 20 et 25 % de nos étudiants ont de très grosses difficultés la première année. Il faut les épauler et les secouer pour ne pas les perdre corps et biens. Mon analyse est que l’enseignement secondaire ne prépare pas à l’autonomie. Tout est pré- mâché et peu interactif. Notre système d’enseignement demande lui de l’initiative, de l’auto-contrôle et de la curiosité. Nous avons également un problème plus matériel. Environ 10 % des ordinateurs sont volés tous les ans. Nous avons dû instaurer un système de franchise pour rendre les étudiants plus responsables.

A: Revenons aux enseignants, comment les choses se passent entre eux et vous?

P-Y: Ils ont toujours une petite méfiance à mon égard, mais ils reconnaissent que les changements ont été salutaires pour l’école et pour eux. Il y en a même certains qui ont réussi à vendre des téléséminaires à des entreprises avec lesquelles nous travaillons. Nos systèmes commencent donc à se propager vers l’extérieur, et tout cela grâce aux professeurs! Ils ont découvert qu’après un investissement important pour remanier leurs cours et les adapter aux supports multimédia, le travail devient plus simple car ce sont finalement les étudiants qui font 90 % de la maintenance.

A: Vous croyez à une université sans campus?

P-Y: Pas pour les 20 ans qui viennent car ce serait trop en rupture avec nos systèmes d’éducation. Les exemples américains mis en avant par les médias sont des caricatures et ne formeront en tout cas pas des élites. Les années qui viennent seront celles du métissage des méthodes et des outils. Ce seront des années de transition. Rien de puissant et de durable ne peut se bâtir s’il n’y pas une relation de confiance à la base de tout enseignement. Je crois donc à l’avenir des profs même si je ne leur fais pas la vie facile. A eux d’inventer leur nouvelle valeur ajoutée, mais une chose est sûre: elle passera forcément par un usage pertinent de l’informatique.