01- Une conférence de rédaction houleuse
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Paul est rédacteur en chef de l’un des grands journaux informatiques français. Comme beaucoup de ses confrères il est confronté à l’art difficile de devoir parler d’un monde où les idées et les informations se télescopent à grande vitesse. Retrouvons-le lors de l’une de ses réunions de "brainstorming" sur un sommaire à venir ....
Paul est rédacteur en chef de l’un des grands journaux informatiques français. Comme beaucoup de ses confrères il est confronté à l’art difficile de devoir parler d’un monde où les idées et les informations se télescopent à grande vitesse. Retrouvons-le lors de l’une de ses réunions de "brainstorming" sur un sommaire à venir ....
Paul : "Nous sommes réunis aujourd'hui pour définir le sommaire de notre numéro spécial SINTCOM*. Le thème sera bien entendu un état de l'art sur INTERNET et ses applications. Je vous propose de commencer par un inventaire des idées de sujets que vous aimeriez traiter"
Alexandra : " Pour moi c'est clair, il est impératif de tout concentrer autour du commerce électronique. Toutes les entreprises ne pensent plus qu'à cela, et même si les résultats ne sont pas encore probants, cela devrait totalement changer la face du commerce. C'est le début de la mondialisation tant attendue"
Sandrine : "Je parlerais plutôt des enjeux du télétravail, car avec la dématérialisation du travail et des services, les besoins d'aménagement du territoire et la quête de sens des gens, les nouvelles technologies sont en train de changer totalement la donne."
Arthur: " Pourquoi pas parler de la démocratie électronique, qui va permettre de savoir à tout instant ce que veulent les citoyens, de pouvoir les sonder, et d'avoir enfin un audimat pour les hommes politiques !"
Alexandra : " Je crois qu'il faut également parler des aspects sécurité et contrôle car c'est en train de partir dans tous les sens et les pays ne savent plus comment faire pour limiter les excès qui sont commis. Cela va des réseaux pédophiles ou de la drogue, du pillage de données, du harcèlement publicitaire dans les boîtes aux lettres électroniques, à la publication de documents confidentiels."
Sandrine: " On pourrait faire le point sur la guerre Microsoft / Netscape, car de ce côté-là les coups sont toujours aussi tordus et c'est un vrai roman feuilleton."
Arthur: " Il est quand même nécessaire de faire un point sur les évolutions technologiques, sur les avancées du Network Computer, sur la téléphonie et la visioconférence, sur les nouveaux modems haut débit, sur le câble, sur le Net par satellite, etc."
Alexandra : "Il ne faudrait pas oublier l'explosion des usages du "chat"*. C'est vraiment un raz de marée sociologique aux USA. Les gens préfèrent ça à leur télé. C'est dire que c'est devenu incontournable !"
Sandrine: " N'oublions pas les entreprises qui sont plus sensibles à la thématique Intranet/Extranet. Pour elles le côté "surf" et techno ne sont pas "leur tasse de thé". Elles veulent savoir comment tout cela permet de réorganiser leurs structures, et de repenser leurs processus d'échanges d'informations."
Paul : " Vous ne dites rien Mathieu. Vous n'avez vraiment aucune idée à apporter?"
Mathieu: "Je crois que tout ce qui vient d'être dit est complètement "à côté de la plaque". Tout d'abord ces sujets ont été abordés 25 000 fois par tous nos confrères et je suis sûr que les gens commencent à en avoir marre de manger la même soupe ! Ensuite beaucoup des sujets évoqués vont être une fois de plus des collections de poncifs, qui n'apporteront pas beaucoup de clarté sur ce marché."
Paul: "Vous ne pensez pas que le commerce électronique soit un bon sujet par exemple ?"
Mathieu: " C'est un fantastique sujet de futurologie mais il faut dire qu’à ce jour on ferait mieux de faire l'inventaire des échecs qui sont cent fois plus nombreux que les réussites. Bien sûr qu'un jour tout cela marchera très fort, mais avec le niveau d'équipement actuel, beaucoup des délires sur le sujet relèvent de la science-fiction !"
Paul: "Et le télétravail ?"
Mathieu: "Dans le genre tarte à la crème il n’y a pas mieux. Là aussi c'est un délire de technocrates des beaux quartiers de Paris, relayés par certains journalistes en mal de sujets et de sensations. Mais si on regarde bien les mentalités dans les entreprises, elles sont bien trop rétrogrades pour que cette mouvance ait une quelconque chance d'aboutir à court terme."
Paul: " Vous avez également quelque chose contre la guerre Microsoft / Netscape ?"
Mathieu: " Moi rien ! Mais je crois que les gens s'en foutent totalement. Tout simplement parce qu'ils en connaissent l'inexorable issue. C'est pas ce genre de sujet qui va les rendre pertinents et qui va leur donner des idées sur la façon de gérer le changement"
Paul: " Et Extranet / Intranet, ce n'est pas un sujet important peut-être !"
Mathieu: " Bien sûr que c'est un sujet important, mais encore faut-il l'aborder par le bon angle, avec le bon niveau de pragmatisme et avec une compréhension qui soit autre que superficielle. Car reconnaissons- le nous parlons de choses que nous connaissons très mal et cela ne nous empêche pas d'être péremptoires et prophétiques. Ayons l'humilité de redescendre sur le terrain et de pratiquer nous-mêmes ce dont nous avons la prétention de parler. "
Paul: " Je ne suis pas loin d'être d'accord avec vous, car je ressens moi-même une grande lassitude à relire les papiers de l'équipe ! J'imagine qu'il en est de même pour les lecteurs ! Alors ce serait quoi pour vous le "bon angle"?"
Mathieu: " Pour moi le bon angle c'est un nouveau phénomène qui est en train de se produire sur le Net. Personne n'y a fait attention jusqu'à ce jour, personne n'en a parlé sérieusement et pourtant c'est une avancée formidable dans les possibilités d'interactions apportées par la technologie. C'est peut-être le début d'une mutation sociologique en profondeur. Ce phénomène c'est celui des micro-communautés électroniques, les MCE si vous préférez !"
Sandrine: " Tu mets quoi exactement derrière la notion de micro-communauté électronique !"
Mathieu: " Tout simplement la chose suivante; un jour les gens en ont eu marre de surfer sur des sites où ils ne cherchaient rien, de ne pas trouver ce qu'ils cherchaient, de recevoir par leur messagerie électronique des sollicitations publicitaires innombrables, de faire des recherches de sujets et de se trouver avec des milliers de documents à trier, de fréquenter des newsgroups où l'investissement temps nécessaire pour trier les milliers d'informations n'était plus à la hauteur des résultats, de se faire envahir l'écran par des bandeaux publicitaires, en quelque sorte d'avoir le sentiment d'être perdus dans un univers cacophonique."
Arthur: "OK pour le diagnostic. Mais les micro-communautés d'échanges (MCE) c'est quoi alors ? "
Mathieu: " Les MCE sont justement la réponse à leurs envies et à leurs frustrations. Leur envie c'était de se retrouver avec les gens avec lesquels ils avaient envie d'échanger, de retrouver une dimension humaine aux groupes, de sentir une réelle convivialité, de faire aboutir des idées et des projets, de coordonner des actions, d'avoir en quelque sorte une finalité et une efficacité à leurs échanges. C'est pour cela que d'une manière très souterraine se sont développées des micro-communautés électroniques privées, qui permettaient à des petits groupes de se parler à l'abri des regards, de structurer leurs échanges, d'organiser leur coexistence électronique, de favoriser la solidarité et l'entraide entre des gens qui avaient choisi volontairement de vivre dans des espaces électroniques. C'est la réponse concrète au gigantisme et à la dérive business qu'était en train de connaître Internet. "
Alexandra: " D'une certaine manière ça existait déjà avant avec le Minitel, le groupware, les BBS."
Mathieu: " Tout à fait. Mais la déferlante du Web a complètement éclipsé ces aspects et on a fini par croire que la révolution de l'information c'était l'accès illimité à des milliards d'informations disponibles sur des millions de serveurs. En gros le mythe de la bibliothèque universelle. Alors qu'en fait ce qu'attendaient les gens c'était un nouveau moyen d'interaction, un nouvel outil de communication qui leur permette d'amplifier leurs possibilités d'échanges. Au début les technologies du Web s'y prêtaient mal. Depuis peu c'est complètement possible et les galops d'essai qu'étaient le Minitel , le groupware et les BBS, ont pu donner naissance à un nouveau phénomène majeur, qui est en fait l'explosion de ce qui était en germe depuis pas mal d'années."
Sandrine: " Et tu crois que c'est vraiment possible de vivre en "communauté" avec des ordinateurs ?"
Mathieu: " Moi je ne crois rien, je constate. Et j'ai croisé de nombreuses personnes qui vivent comme ça. A nous de les trouver , de les rencontrer et de nous faire une opinion. Arrêtons de pontifier du haut de nos certitudes et des piles de communiqués de presse. Cessons d'être les porte-voix des constructeurs et des éditeurs et devenons les reporters des utilisateurs. Centrons-nous sur les usages au lieu de délirer sur les techniques."
Arthur: " Par quel bout commencer ? "
Mathieu: " je vous propose de rencontrer un consultant qui s'est spécialisé dans ces domaines et qui a beaucoup d'informations et de retours d'expériences. Il pourrait nous aider à mieux comprendre tout cela. Il est lui-même membre de plusieurs micro-communautés ce qui fait que pour la première fois de votre carrière vous entendrez un consultant parler de choses qu'il pratique !"
Paul: " OK sur le principe. Tu peux l'inviter pour la réunion de lundi prochain?"
* SINTCOM : Salon International des Nouvelles Technologies de la Communication
**CHAT : prononcer "tchatte".De l'anglais "bavardage, baratin". Technique permettant d'échanger questions et réponses en direct grâce à l'écran et au clavier.