Internet @ visages humains

Mieux comprendre les micro-communautés d'échanges
au travers de 20 applications concrètes

Eric Coisne & Frédéric Soussin

© 1999

Préface



Ce livre est le premier bilan de cinq ans de vie dans l’univers des micro-communautés sur Internet.

Notre histoire commence en 1993, lorsque notre petit groupe de conseil a été conduit à créer un outil de travail à distance, du fait de "l’émigration" de quelques-uns uns d’entre nous vers les pentes du massif de la Chartreuse. Ce choix de vie allait très vite avoir une incidence incroyable sur nos savoir-faire et nos modes de travail. Pendant que de nombreux penseurs glosaient sur le télétravail et le fonctionnement en réseau, nous le découvrions jour après jour et nous en apercevions les horizons illimités.

De cette première expérience sont nés des savoir-faire et de nombreuses micro-communautés créées chez nos clients ou chez nos amis. Nous avons beaucoup regardé, nous avons beaucoup interrogé, nous avons eu de grandes joies, nous avons connu quelques grosses déceptions.

Mais aujourd’hui, ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’Internet au travers de ses différentes déclinaisons est un fantastique et prodigieux outil de transformation de notre société, mais pas dans les dimensions "américaine", gigantesques et "business" trop souvent mises en avant. Il s’agit plutôt d’un outil d’accroissement de la proximité, de l’échange, de l’intimité sachant rester à taille humaine.

C’est en tout cas ce que nous avons vu et surtout ce à quoi nous croyons. Comme vous le verrez au travers de ce livre il s’agit de marier le monde d’aujourd’hui au monde de demain et de lui garder toute sa dimension chaleureuse et humaine. Si vous vous sentez attirés par ce que vous révéleront nos personnages, vous aurez la possibilité de passer à l’acte dès la fin de cet ouvrage !

Mais pour l’instant nous vous proposons d’entrer dans l’intimité de la vie d’une vingtaine de micro-communautés.

Toute ressemblance avec des personnages ou des communautés existantes n’est absolument pas fortuite !

Bonne visite !

01 - Une conférence de rédaction houleuse

Paul est rédacteur en chef de l’un des grands journaux informatiques français. Comme beaucoup de ses confrères il est confronté à l’art difficile de devoir parler d’un monde où les idées et les informations se télescopent à grande vitesse. Retrouvons-le lors de l’une de ses réunions de "brainstorming" sur un sommaire à venir ....

Paul : "Nous sommes réunis aujourd'hui pour définir le sommaire de notre numéro spécial SINTCOM*. Le thème sera bien entendu un état de l'art sur INTERNET et ses applications. Je vous propose de commencer par un inventaire des idées de sujets que vous aimeriez traiter"

Alexandra : " Pour moi c'est clair, il est impératif de tout concentrer autour du commerce électronique. Toutes les entreprises ne pensent plus qu'à cela, et même si les résultats ne sont pas encore probants, cela devrait totalement changer la face du commerce. C'est le début de la mondialisation tant attendue"

Sandrine : "Je parlerais plutôt des enjeux du télétravail, car avec la dématérialisation du travail et des services, les besoins d'aménagement du territoire et la quête de sens des gens, les nouvelles technologies sont en train de changer totalement la donne."

Arthur: " Pourquoi pas parler de la démocratie électronique, qui va permettre de savoir à tout instant ce que veulent les citoyens, de pouvoir les sonder, et d'avoir enfin un audimat pour les hommes politiques !"

Alexandra : " Je crois qu'il faut également parler des aspects sécurité et contrôle car c'est en train de partir dans tous les sens et les pays ne savent plus comment faire pour limiter les excès qui sont commis. Cela va des réseaux pédophiles ou de la drogue, du pillage de données, du harcèlement publicitaire dans les boîtes aux lettres électroniques, à la publication de documents confidentiels."

Sandrine: " On pourrait faire le point sur la guerre Microsoft / Netscape, car de ce côté-là les coups sont toujours aussi tordus et c'est un vrai roman feuilleton."

Arthur: " Il est quand même nécessaire de faire un point sur les évolutions technologiques, sur les avancées du Network Computer, sur la téléphonie et la visioconférence, sur les nouveaux modems haut débit, sur le câble, sur le Net par satellite, etc."

Alexandra : "Il ne faudrait pas oublier l'explosion des usages du "chat"*. C'est vraiment un raz de marée sociologique aux USA. Les gens préfèrent ça à leur télé. C'est dire que c'est devenu incontournable !"

Sandrine: " N'oublions pas les entreprises qui sont plus sensibles à la thématique Intranet/Extranet. Pour elles le côté "surf" et techno ne sont pas "leur tasse de thé". Elles veulent savoir comment tout cela permet de réorganiser leurs structures, et de repenser leurs processus d'échanges d'informations."

Paul : " Vous ne dites rien Mathieu. Vous n'avez vraiment aucune idée à apporter?"

Mathieu: "Je crois que tout ce qui vient d'être dit est complètement "à côté de la plaque". Tout d'abord ces sujets ont été abordés 25 000 fois par tous nos confrères et je suis sûr que les gens commencent à en avoir marre de manger la même soupe ! Ensuite beaucoup des sujets évoqués vont être une fois de plus des collections de poncifs, qui n'apporteront pas beaucoup de clarté sur ce marché."

Paul: "Vous ne pensez pas que le commerce électronique soit un bon sujet par exemple ?"

Mathieu: " C'est un fantastique sujet de futurologie mais il faut dire qu’à ce jour on ferait mieux de faire l'inventaire des échecs qui sont cent fois plus nombreux que les réussites. Bien sûr qu'un jour tout cela marchera très fort, mais avec le niveau d'équipement actuel, beaucoup des délires sur le sujet relèvent de la science-fiction !"

Paul: "Et le télétravail ?"

Mathieu: "Dans le genre tarte à la crème il n’y a pas mieux. Là aussi c'est un délire de technocrates des beaux quartiers de Paris, relayés par certains journalistes en mal de sujets et de sensations. Mais si on regarde bien les mentalités dans les entreprises, elles sont bien trop rétrogrades pour que cette mouvance ait une quelconque chance d'aboutir à court terme."

Paul: " Vous avez également quelque chose contre la guerre Microsoft / Netscape ?"

Mathieu: " Moi rien ! Mais je crois que les gens s'en foutent totalement. Tout simplement parce qu'ils en connaissent l'inexorable issue. C'est pas ce genre de sujet qui va les rendre pertinents et qui va leur donner des idées sur la façon de gérer le changement"

Paul: " Et Extranet / Intranet, ce n'est pas un sujet important peut-être !"

Mathieu: " Bien sûr que c'est un sujet important, mais encore faut-il l'aborder par le bon angle, avec le bon niveau de pragmatisme et avec une compréhension qui soit autre que superficielle. Car reconnaissons- le nous parlons de choses que nous connaissons très mal et cela ne nous empêche pas d'être péremptoires et prophétiques. Ayons l'humilité de redescendre sur le terrain et de pratiquer nous-mêmes ce dont nous avons la prétention de parler. "

Paul: " Je ne suis pas loin d'être d'accord avec vous, car je ressens moi-même une grande lassitude à relire les papiers de l'équipe ! J'imagine qu'il en est de même pour les lecteurs ! Alors ce serait quoi pour vous le "bon angle"?"

Mathieu: " Pour moi le bon angle c'est un nouveau phénomène qui est en train de se produire sur le Net. Personne n'y a fait attention jusqu'à ce jour, personne n'en a parlé sérieusement et pourtant c'est une avancée formidable dans les possibilités d'interactions apportées par la technologie. C'est peut-être le début d'une mutation sociologique en profondeur. Ce phénomène c'est celui des micro-communautés électroniques, les MCE si vous préférez !"

Sandrine: " Tu mets quoi exactement derrière la notion de micro-communauté électronique !"

Mathieu: " Tout simplement la chose suivante; un jour les gens en ont eu marre de surfer sur des sites où ils ne cherchaient rien, de ne pas trouver ce qu'ils cherchaient, de recevoir par leur messagerie électronique des sollicitations publicitaires innombrables, de faire des recherches de sujets et de se trouver avec des milliers de documents à trier, de fréquenter des newsgroups où l'investissement temps nécessaire pour trier les milliers d'informations n'était plus à la hauteur des résultats, de se faire envahir l'écran par des bandeaux publicitaires, en quelque sorte d'avoir le sentiment d'être perdus dans un univers cacophonique."

Arthur: "OK pour le diagnostic. Mais les micro-communautés d'échanges (MCE) c'est quoi alors ? "

Mathieu: " Les MCE sont justement la réponse à leurs envies et à leurs frustrations. Leur envie c'était de se retrouver avec les gens avec lesquels ils avaient envie d'échanger, de retrouver une dimension humaine aux groupes, de sentir une réelle convivialité, de faire aboutir des idées et des projets, de coordonner des actions, d'avoir en quelque sorte une finalité et une efficacité à leurs échanges. C'est pour cela que d'une manière très souterraine se sont développées des micro-communautés électroniques privées, qui permettaient à des petits groupes de se parler à l'abri des regards, de structurer leurs échanges, d'organiser leur coexistence électronique, de favoriser la solidarité et l'entraide entre des gens qui avaient choisi volontairement de vivre dans des espaces électroniques. C'est la réponse concrète au gigantisme et à la dérive business qu'était en train de connaître Internet. "

Alexandra: " D'une certaine manière ça existait déjà avant avec le Minitel, le groupware, les BBS."

Mathieu: " Tout à fait. Mais la déferlante du Web a complètement éclipsé ces aspects et on a fini par croire que la révolution de l'information c'était l'accès illimité à des milliards d'informations disponibles sur des millions de serveurs. En gros le mythe de la bibliothèque universelle. Alors qu'en fait ce qu'attendaient les gens c'était un nouveau moyen d'interaction, un nouvel outil de communication qui leur permette d'amplifier leurs possibilités d'échanges. Au début les technologies du Web s'y prêtaient mal. Depuis peu c'est complètement possible et les galops d'essai qu'étaient le Minitel , le groupware et les BBS, ont pu donner naissance à un nouveau phénomène majeur, qui est en fait l'explosion de ce qui était en germe depuis pas mal d'années."

Sandrine: " Et tu crois que c'est vraiment possible de vivre en "communauté" avec des ordinateurs ?"

Mathieu: " Moi je ne crois rien, je constate. Et j'ai croisé de nombreuses personnes qui vivent comme ça. A nous de les trouver , de les rencontrer et de nous faire une opinion. Arrêtons de pontifier du haut de nos certitudes et des piles de communiqués de presse. Cessons d'être les porte-voix des constructeurs et des éditeurs et devenons les reporters des utilisateurs. Centrons-nous sur les usages au lieu de délirer sur les techniques."

Arthur: " Par quel bout commencer ? "

Mathieu: " je vous propose de rencontrer un consultant qui s'est spécialisé dans ces domaines et qui a beaucoup d'informations et de retours d'expériences. Il pourrait nous aider à mieux comprendre tout cela. Il est lui-même membre de plusieurs micro-communautés ce qui fait que pour la première fois de votre carrière vous entendrez un consultant parler de choses qu'il pratique !"


Paul: " OK sur le principe. Tu peux l'inviter pour la réunion de lundi prochain?"

* SINTCOM : Salon International des Nouvelles Technologies de la Communication

**CHAT : prononcer "tchatte".De l'anglais "bavardage, baratin". Technique permettant d'échanger questions et réponses en direct grâce à l'écran et au clavier.


02 - Alain, expert "micro-communautés électroniques"

Alain est un "vieux de la vieille" d’Internet ! Cela fait maintenant plus de cinq ans qu’il y a englouti ses jours, ses nuits et ses week-ends. Ne venant pas du sérail technique, il a toujours porté un regard plus tourné sur les usages que sur la "bidouille" !

Paul: " Bonjour, Mathieu nous a dit que vous étiez le pape des micro-communautés électroniques !"

Alain: " Pape, le mot est un peu excessif. Ce qui est sûr c'est que je suis "croyant" . Et que je suis prosélyte, car j'ai toujours essayé de transmettre aux autres mes passions et mes convictions."

Paul: " Alors justement, comment devient-on un aficionado des micro-communautés électroniques ?"

Alain: " Généralement par le plus grand des hasards. Car c'est la face cachée d’Internet, celle que l'on ne découvre que si quelqu'un vous y initie. J'ai toujours pensé que le groupe et l'équipe étaient la base de toute organisation sociale. J'en ai moi-même animé des centaines, qu'ils soient professionnels ou privés, créé un grand nombre et je n'arrive pas à imaginer de projets humains sans une dimension de groupe, de communauté. Si vous y réfléchissez bien vous êtes vous-mêmes membre de multiples communautés qui vont de votre famille aux groupes projets de votre entreprise, en passant par les parents d'élèves, certaines associations et bien d'autres encore. A certaines époques ces communautés d'intérêt ont travaillé par le biais de réunions, puis par le téléphone et le fax, et maintenant elles annexent et profitent des différents outils électroniques. Dans mon cas un de mes amis consultants m'a un jour proposé de participer à l'un de ses projets , à la condition que nous puissions continuer nos travaux par le biais d’Internet. La raison de sa demande était qu'il habitait dans le Sud de la France, que moi-même j'étais à Paris, et que le client était à Genève. Il n'y avait donc pas d'alternative sauf à devenir actionnaire de la Swissair ! "

Alexandra: " Alors c'était la fin des réunions et des rencontres ? "

Alain: " Cela aurait pu être le cas si nous avions été des extrémistes. Et cela aurait abouti à un échec. Cela a plutôt été une façon de limiter les réunions et les déplacements et de travailler ensemble en continu. Si vous analysez vos relations et vos échanges vous constaterez qu'il y a une hypertrophie des relations "synchrones" que ce soient les réunions, les rendez-vous ou les appels téléphoniques. Le paroxysme le plus caricatural étant le téléphone portable qui fait de vous une victime potentielle même dans les endroits les plus retirés. En dehors de ces relations synchrones, il y a souvent peu d'échanges car on est happé par d'autres relations synchrones. Ceci explique les pertes de temps pour relancer les réunions ou pour préciser le cadre d'un entretien téléphonique. L'astuce des micro-communautés électroniques est précisément de pouvoir s'affranchir du joug du temps et de l'espace ".

Sandrine: " On nage en pleine science-fiction ! "

Alain: " Pour vous oui. Pour moi non ! Le fonctionnement en groupe grâce aux médias électroniques permet de communiquer de n'importe quel endroit et cela même si les autres personnes ne sont pas disponibles ou joignables à un moment donné. On dépose sa contribution dans un espace électronique. Les autres l'y trouveront quand ils auront décidé d'y venir. Ainsi on peut mettre dans une salle de rédaction virtuelle un article que l'on vient d'écrire , les réactions du rédacteur en chef et des autres journalistes n'intervenant que le lendemain par exemple. L'asynchrone devient alors une nouvelle clé de participation .De plus le fait de pouvoir intervenir de n'importe quel endroit sur différents sujets nous donne en quelque sorte le don d'ubiquité .Nous sommes bien loin ici de la science-fiction ! "

Arthur: " Pour reprendre le problème à la base, comment l'histoire d’Internet conduit aux micro-communautés électroniques ? "

Alain: " Il faut d'abord rappeler que les premiers utilisateurs étaient plutôt des scientifiques et des informaticiens qui avaient besoin d'échanger pour avancer leurs travaux. Leurs outils de l'époque étaient l'E-mail et les newsgroups. L'E-mail permettait d'envoyer des lettres électroniques sur toute la planète; les newsgroups de partager des informations organisées par thèmes. Ces deux outils matérialisaient les deux extrêmes en matière de communication. L'un était un outil de communication privée , l'autre un outil totalement public. Puis est arrivé le Web qui répondait à un autre besoin qui était celui de la publication d'informations. Sa simplicité d'usage et son attractivité graphique ont attiré alors des millions de personnes fascinées par la promesse de la connaissance universelle. Mais ceci a dans un premier temps mis dans l'ombre la nécessité d'échanger autour de l'information. Il faut dire que la presse n'a rien arrangé car elle a amplifié la dimension "autoroute de l'information" d’Internet et escamoté la dimension communautaire .Les gens ne passent pas leur vie à rouler ! "

Paul:" D'où vient cet oubli de la presse ?"

Alain: " Du fric ! Et du manque de culture ! En effet la presse sortait de dix années de Bureautique qui avaient fait de l'ordinateur un temple de l'individualisme. Les échanges électroniques étaient des échanges de données et non des échanges d'idées. Et donc la presse a immédiatement vu dans ces nouveaux outils un moyen pour l'individu d'acquérir encore plus d'informations. Comme le mouvement Internet et autoroutes de l'information était plutôt poussé par les américains, la dimension "business" est vite devenue centrale. Comment gagner de l'argent avec Internet ? Comment vendre grâce à Internet ? Autant de questions justifiées mais qui ont finalement occulté de nombreux autres aspects , en particulier celui des MCE. C'est ainsi que la presse est passée longtemps à-côté de ce phénomène , attirée par les paillettes et le strass d'un Web nouvelle pensée unique. Par ailleurs de nombreuses dimensions des nouvelles technologies ne s'éclairent que lorsqu'on les pratique. Or beaucoup de journalistes n'ont pratiqué à ce jour que la recherche d'information et non la participation à des échanges électroniques. D'où un trou dans leur culture."

Arthur: " Est-ce à dire que cette vague des MCE n'est pas partie des constructeurs et des éditeurs ?"

Alain: " Tout à fait. La vague est partie des utilisateurs qui se sont emparés des technologies pour les adapter à leurs besoins les plus urgents. Ils avaient un problème de gestion du temps et de l'espace, un problème d'amplification des échanges, un problème d'intimité de groupe. Ils en ont décliné et inventé les technologies qui permettaient les MCE. C'est un peu comme cela pour toutes les grandes révolutions technologiques. La technologie trouve son sens quand les utilisateurs prennent le pouvoir ! Et le phénomène devient vague de fond quand les fabricants et éditeurs récupèrent le mouvement pour en faire une mode. Les médias jouent à ce moment-là un rôle très important de vulgarisation et promotion."

Alexandra: " OK pour les principes. Concrètement comment ça marche ?"

Alain: " Dans la majorité des cas tout cela marche grâce à la dynamique du client-serveur. Pour être clair, chaque utilisateur, donc chaque "client", dispose d’un logiciel sur son poste qui lui permet d’accéder au serveur sur lequel se trouve toute l’information. Dans certains cas l’information est rapatriée régulièrement sur le poste client afin de pouvoir se déconnecter du réseau. C’est idéal pour les utilisateurs nomades ou pour ceux qui ne veulent pas dépenser des fortunes en téléphone. Sur le poste client l’information est organisée en salles virtuelles ouvertes à des groupes de tailles variables. Pour y entrer vous devez être dans une liste d’accès et donc vous identifier. C’est un gage de sécurité et d’intimité pour le groupe. Il existe depuis peu des outils pour MCE encore plus pratiques et faciles à déployer car leurs auteurs ont réussi à se passer de serveurs. Ils ont réussi à faire des échanges de groupes client-client !"

Sandrine: " Quel est le niveau de difficulté ?"

Alain: " Tout ceci n’est pas plus compliqué qu’un traitement de texte. Le plus compliqué est souvent la première connexion car il faut régler les problèmes logiciels et les problèmes de modem. Cette étape étant franchie on devient en quelques semaines un vieux routiers des MCE. Les deux plus grandes difficultés sont avant et après le lancement. Avant il faut définir clairement les objectifs, afin de savoir clairement ce que l’on cherche et définir les bénéfices apportés à chaque participant. Après il faut faire vivre sa communauté et donc l’animer, la relancer, la motiver. Sinon le soufflé peut retomber aussi vite qu’il est monté."

Alexandra: "Quel en est le coût ?"

Alain: " Il n’y a pas de réponse homogène à cette question. Selon que vous êtes en utilisation privée avec un hébergeur type "provider" ou en entreprise avec un système de serveur interne cela peut coûter de 100 à 1 000 € par an. Les coûts les plus importants à ce jour restent les consommations téléphoniques. En France tout du moins !"

Arthur: " Qui sont les plus gros utilisateurs ?"

Alain: " Ceci a bien entendu commencé dans les grandes entreprises qui ont vu dans ces démarches une façon idéale de se réorganiser et de limiter leurs coûts. Plus le management de ces grands groupes était dans une logique de remise en cause, plus ces démarches ont eu du succès. Autant dire que beaucoup d’entreprises n’y sont pas encore ! Dans beaucoup de cas les entreprises ont démarré par la messagerie car ça au moins , tout le monde comprenait, même le directeur informatique ! Pour ce qui est des utilisations privées le phénomène est tout juste émergent car les applications manquaient et les providers n’avaient pas d’offre adaptée aux communautés "

Sandrine: " A quoi ça sert ?"

Alain: " A peu près à tout, mais surtout à échanger, dialoguer, coordonner, publier, mettre au point, valider, observer, et avant tout mettre en commun "

Arthur: " Est-ce long et difficile à mettre en oeuvre ? "

Alain: " Si on se prend la tête, oui ! Mais si on commence par des choses simples avec des outils du marché, cela peut être lancé du jour au lendemain. C’est après cette première installation rustique que les choses vont pouvoir se raffiner et que les outils vont pouvoir être de plus en plus adaptés aux processus d’échange."

Paul: " Vous pourriez nous parler de votre propre façon de fonctionner ?"

Alain: " Pour ma part mes micro-communautés sont de deux ordres ; les professionnelles et les privées. Pour les premières , je dispose d’une sorte de centre d’affaires virtuel dans lequel j’invite mes clients et partenaires. Chaque client dispose d’une salle partagée avec moi et chaque mission donne lieu à la création d’un espace partagé entre mon client, mes confrères et moi-même. C’est comme cela que nous nous coordonnons et que nous sommes pour ainsi dire tout le temps ensemble. Du côté privé, j’utilise un tout nouvel outil qui me permet de créer moi-même des lieux de réunions privés et de les partager avec mes amis. Je suis ainsi en relation avec ma famille, mon ancienne école et plusieurs associations."

Sandrine: "Qui nous conseilleriez- vous de rencontrer ? "

Alain: " Je peux vous faire parvenir dès demain une liste de quelques personnes qui me semblent exemplaires. Elles partagent le fait d’avoir réellement vécu quelque chose et de savoir de quoi elles parlent. Vous verrez, ce que toutes ces personnes ont en commun c’est un enthousiasme certain pour les micro-communautés d’échange. Ne comptez pas sur elles pour être des avocats du diable

03 - Tristan, association d'anciens éléves

Tristan est Président de l'association des anciens élèves d'une école de commerce. En dehors de ses importantes responsabilités dans un groupe international il a enfin trouvé le moyen de donner aux anciens de son école l'envie de revenir vers leur association... un nouveau souffle que commencent à envier et à copier les associations des autres écoles !

Sandrine : Votre association d'anciens est l'une des premières à avoir un site Internet réservé à ses membres. Comment vous est venue cette idée ?

Tristan : Il y a deux ans, lors du rassemblement annuel des anciens que notre association organise, j'ai eu l'occasion d'échanger avec deux d'entre eux sur les formidables possibilités des nouvelles technologies de l'information, sur les changements qui allaient intervenir dans nos métiers, sur les opportunités de business qui allaient en résulter. L'un était banquier, l'autre était au chômage et songeait à créer son entreprise. L'idée nous est venue de créer un petit groupe de réflexion d'anciens intéressés par ces technologies. Une date fut immédiatement fixée, une annonce rédigée pour le journal de l'association pour rameuter d'autres candidats et nous nous sommes séparés après avoir échangé nos E-mail fraîchement obtenus !

S : D'où la création du site.

T : Effectivement cela a été notre première idée. Nous avions grosso modo créé un site à mi-chemin entre la plaquette et le journal de l'association... pas vraiment original, pas vraiment utile... Nous étions grisés par la facilité de publication et les possibilités d'être lus partout dans le monde...

S : Et que s'est-il passé ?

T : Comme sur tous les sites "plaquettes", les gens y sont venus une fois et n'y sont plus jamais revenus. Heureusement nous avions prévu la possibilité de nous laisser des messages dans une boîte aux lettres. Nous y avons reçu des encouragements, des conseils et des questions de tous ordres : Je recherche les coordonnées de un tel... existe-t-il une bourse de l'emploi ?... Comment puis-je accueillir un stagiaire etc. Nous avons très vite compris que ce n'était pas d'une plaquette dont les anciens avaient besoin, mais d'un outil pour entretenir ce formidable réseau que nous constituons entre nous.

S : Quels sont pour vous les principaux intérêts du réseau ?

T : On ne prend conscience de l'intérêt des anciens qu'au bout d'un certain temps... A la sortie de l'école, on se connaît bien, on a eu 3 ans pour se connaître, les amitiés sont faites et on n’a besoin de personne pour se rencontrer. Parfois aussi, on n’a pas très envie de revoir tout de suite les ultra carriéristes ou les fils à Papa qu'on a déjà trop fréquentés ! Mais au bout de quelques années l'envie de se retrouver revient : par plaisir et par intérêt.

S : Concrètement ?

T : Le plaisir de retrouver ceux que l'on a fréquentés, de voir ce qu'ils sont devenus, de se situer par rapport à eux, de retrouver une intimité immédiate, une bonne humeur... L'intérêt, parce que certains exercent des postes de responsabilités, est que l'on peut s'entraider, se faire rentrer pour un marché ou pour plus si affinités... Même si on n’est pas de la même promotion et qu'on ne se connaît pas, on fera tous - en principe - des efforts pour se faciliter la vie.

S : Alors qu'avez vous imaginé sur votre site Internet pour entretenir votre réseau, faire en sorte que les gens aient plaisir et intérêt à s'y rencontrer ?

T : Ce qui est formidable avec Internet c'est que vous pouvez reproduire ce qui existe déjà pour un coût marginal et offrir des fonctionnalités supplémentaires extraordinairement riches !

S : Par exemple ?

T : L'annuaire ! C'est indiscutablement le premier outil d'une association. On y retrouve plusieurs types d'entrées : par ordre alphabétique bien sûr, par domaine d'activité, par société et par promotion. C'est en général un travail extraordinairement complexe à constituer et à mettre à jour ! Pas de problèmes pour avoir l'information des anciens qui cotisent à l'association... mais pour les autres, où habitent-ils, où travaillent-ils ?, nous ne le savons pas toujours. Et comme malheureusement nous ne comptons que 40 % des anciens qui cotisent... la tâche est énorme. Il est pourtant indispensable de le maintenir le plus à jour possible...pour garder nos adhérents et faire cotiser ceux qui ne le font pas...parce qu'ils auront envie d'avoir l'annuaire. Pour cela, d'une part nous mettons en gras ceux qui cotisent... cela fait d'ailleurs ressortir ceux qui ne paient pas ! D'autre part la cotisation donne droit à recevoir l'annuaire gratuitement ! Pas de cotisation, pas d'annuaire !

S : Et qu'apporte Internet ?

T : La même chose et beaucoup plus ! Tout ancien qui a cotisé peut maintenant accéder avec mot de passe à la consultation de l'annuaire et à un certain nombre de services qui lui sont réservés. Principal avantage, l'accès se fait de n'importe où . De plus, le fichier est par définition beaucoup plus à jour que l'annuaire : les corrections sont faites quasiment quotidiennement, nous avons près de 10 000 anciens ! Autre avantage, ils bénéficient de toutes les possibilités de l'informatique : recherche en texte intégral, possibilité d'imprimer, d'extraire une partie des adresses etc. Enfin, nous proposons aux anciens de signaler tout changement dans leurs coordonnées par ce biais, mais surtout, nous indiquons depuis cette année les adresses E-mail afin que l'on puisse automatiquement envoyer un message.

S : Les échanges se font donc via courrier électronique !

T : Oui, pour les échanges entre deux personnes. Pour le reste nous nous sommes aperçus de la nécessité de prévoir des forums d'échanges organisés. Nous avons bien évidemment créé un forum pour le bureau de l'association où nous assurons la coordination de nos actions entre nous. Un autre forum a été crée pour la rédaction du journal, ce qui contribue grandement à l'efficacité de sa rédaction, les articles provenant généralement de nombreux anciens, de la direction actuelle de l'école, des professeurs ou même des élèves. Tout le monde a pris le pli et remet directement ses articles au bon endroit une fois que le sommaire a été établi. Nous avons aussi des forums thématiques : notre groupe des passionnés de nouvelles technologies bien sûr, le groupe marketing, le groupe finance, le groupe "luxe", le groupe VPC. D'autres peuvent spontanément se créer. Enfin, chaque promotion a son forum que les anciens rejoignent progressivement : c'est vraiment très intéressant.

S : Qu'est-ce qui fait que cela marche ?

T : Premier facteur, je vous l'ai dit, les anciens ont envie et intérêt à se rencontrer. Mais ils n'en ont généralement pas le temps. Entre 30 et 50 ans , le temps qu'ils ne passent pas au travail, ils préfèrent le consacrer à leur famille et à leurs amis. Par exemple, toutes les tentatives d'organisation de RDV thématiques ou régionaux se sont toujours essoufflées dans le temps... précisément à cause du manque de temps. Deuxième facteur : l'éparpillement géographique, nos anciens sont présents dans 70 pays et vraiment aux quatre coins du pays. Ajoutez à cela qu'ils sont aujourd'hui assez ouverts à l'usage de l'ordinateur et équipés à 80 % au moins au bureau... et vous comprenez que l'outil répond parfaitement à leurs attentes : accès immédiat, pas de contrainte de temps ni de lieu, facilité d'utilisation etc.

S : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

T : Pourquoi voulez vous qu'il y en ait toujours ? Quand le téléphone ou le fax sont arrivés, est-ce que les gens se sont posés la question ? Il n'y avait pas de problème en dehors du manque d'équipement au départ ! C'est aussi simple que cela !

S : Alors quelles sont les améliorations et les évolutions auxquelles vous pensez ?

T : Pour que les échanges fonctionnent, il faut un cadre, il faut aussi des règles, notamment celle de mettre un animateur dans chaque groupe. Nous demandons au responsable de promotion, soit d'assurer l'animation de leur promotion, soit d'en désigner un. Nous allons mettre en place la possibilité de réaliser une page de présentation pour chaque ancien, véritable curriculum vitae avec liens possibles vers d'autres sites, qui permettra réellement de naviguer dans un univers élargi à celui de l'entreprise ou de l'activité de chaque ancien. Nous mettons également en place une bourse du travail avec offres et demandes d'emploi assortie d'une aide personnalisée pour la recherche d'emploi avec l'aide de notre bureau des carrières. Enfin, nous sommes en train de développer une possibilité de payer sa cotisation "On Line" pour qu'un ancien qui souhaite rentrer dans l'annuaire et qui n'y arrive pas faute de n'avoir pas réglé sa cotisation puisse le faire instantanément. Plus généralement, nous sommes persuadés que ces nouvelles fonctionnalités sont très bien ressenties et devraient nous permettre d'améliorer la fidélité de nos anciens et d'augmenter le nombre de cotisants ! Vous allez penser que je n'ai que ce mot à la bouche...mais c'est aussi ma mission ? et sans moyens nous ne pouvons rien faire !

S : Pardonnez- moi d'être un peu provocatrice, mais n'avez vous pas le sentiment d'être un peu élitiste, de ne réserver vos avantages et vos aides qu'à votre réseau, bref d'être un peu "fermé", comme l'accès à votre site d'ailleurs !

T : Peut-être avez vous lu le livre "Les bonnes fréquentations" de Sophie Coignard et Marie-Thérèse Guichard. Tous les réseaux influents en France y sont décrits : corses, corréziens, auvergnats, bretons, savoyards, anciens collabos, les francs-maçons, les homosexuels, les aristocrates, les inspecteurs des finances, les chasseurs , les golfeurs, les juifs, les protestants... Vous vous apercevez que tous les gens influents appartiennent à un réseau et parfois à plusieurs... Il n'y a pas lieu de porter de critiques mais de comprendre comment fonctionne la société française. Ce qui est curieux c'est que le phénomène n'est pas nouveau mais qu'il tend à s'amplifier ! C'est un besoin que ressentent "les élites", mais aussi d'une manière, tous les citoyens qui ont de plus en plus tendance à faire confiance à leur entourage, à leurs connaissances, au bouche à oreille, à un référentiel connu ! Les anciens de notre école n'échappent pas à ce besoin de recentrage, de retrouver leurs pairs. Je ne crois pas qu'il s'agisse d'être "fermé" mais plutôt de se "recentrer". Ce qui selon moi n'empêche pas - paradoxalement - une certaine ouverture et des sentiments généreux voire altruistes !

S : Selon vous, qu'est-ce qui concourt à ce besoin de "recentrage" ?

T : Je citerais pêle-mêle la consommation à tous crins, l'individualisme forcené, la perte de sens, la désagrégation de la famille, le manque de confiance en l'Etat incapable d'enrayer les difficultés majeures de notre société - le chômage, la montée de la violence, la pauvreté , l'écologie.... la mondialisation... Se développent ainsi la peur, le repli sur soi, le nationalisme, les idées extrémistes...

S : Et la réponse se trouve dans les réseaux ou dans les micro-communautés !

T : Oui, parallèlement au pessimisme collectif se développent des initiatives courageuses et intelligentes. Par rapport au brouhaha médiatique, au manque de réflexion d'une certaine partie de la presse, à l'immobilisme des gouvernants et des partis, des femmes et des hommes ressentent le besoin de se mobiliser, de réfléchir, d'imaginer des solutions et de les mettre en oeuvre, simplement, localement, à leur niveau. Et là, il est besoin de s'isoler, de "s'enfermer" de réfléchir, d'agir et de se coordonner en communautés restreintes, avec des personnes en qui on a "confiance". Voilà le bon côté du recentrage que j'évoque.

S : Et dans votre association ?

T : Un groupe de réflexion travaille d'une manière très approfondie sur l'évolution du système éducatif : quelle pédagogie, avec quels outils, avec quels moyens ? Il ne s'agit pas seulement de l'avenir de notre école et des futurs anciens qui rejoindront nos rangs, mais plus généralement de l'avenir de nos enfants et de notre société tout entière. Un autre groupe travaille sur l'emploi, comment améliorer l'employabilité de chacun, quelles sont les solutions aux désastres actuels du chômage sur notre société. Ce dernier groupe a été invité à présenter le résultat de ses travaux à la CCI et au Ministère de l'Emploi et de la Solidarité. Depuis, ils ont invité leurs interlocuteurs à participer à leur forum électronique. Des Assises de l'Emploi sont en train d'être organisées dans notre région. Nous y proposerons que les anciens de notre école puissent accompagner par le biais d'Internet des chômeurs pour les aider dans leurs recherches et le cas échéant, leur ouvrir notre réseau ! C'est bien le signe que l'on peut nous aussi être ouverts !

S : Très sincèrement merci !

04 - Bernard, conseil indépendant

Bernard est consultant en "créativité" depuis plus de 20 ans. Vieux routard du métier, cela ne l'a pas empêché de remettre profondément en cause ses approches et ses méthodes. Pas étonnant qu'on le retrouve aujourd'hui à la pointe des nouvelles technologies de la communication.

Sandrine : Bonjour Bernard, quel type de consultant êtes-vous ?

Bernard : Au qualificatif de consultant, je préfère celui "d'agitateur". Agiter les idées, les concepts, les individus, les structures, les entreprises, non pas pour le plaisir de créer du désordre mais au contraire de secouer les habitudes, les principes, les certitudes. C'est la seule manière de s'ouvrir, d'être capable d'imaginer, de créer, de développer de nouvelles approches, de nouveaux marchés, de nouveaux produits, de nouvelles organisations... Mon métier consiste à mettre en oeuvre les processus de management du changement dans les grands groupes industriels. La créativité est mon domaine de prédilection..

S : Je ne m'attendais pas à cela, on m'a dit de venir vous voir pour vos travaux informatiques !

B : Parce-que pour vous, l'informatique n'est pas créative ?

S : Je vous répondrais, histoire de polémiquer agréablement, que c'est quand même très binaire, très codé, très rigoureux, très normé !

B : Je crois qu'il n'y a pas un domaine qui a été plus créatif ces 20 dernières années. D'ailleurs tous les futurologues avaient prédit pour l'an 2000, des expéditions sur la lune, la fin des voitures à essence... personne n'avait imaginé Internet et sa multitude d'applications ! Voyez la créativité de ceux qui ont inventé hier le Macintosh, les tableurs, les BBS, aujourd'hui Internet, Yahoo ou Icq! D'ailleurs au départ... ce n'était pas des entreprises mais des étudiants qui "s'amusaient". Aujourd'hui, vous connaissez comme moi leur fortune ! Et cela continue aux Etats-Unis bien sûr mais aussi en Europe, en Israël ou en Asie, la créativité s'exerce d'une manière extraordinaire. Pour développer de nouvelles applications informatiques, bien sûr, mais aussi pour inventer de nouveaux produits et de nouveaux services avec l'aide de l'ordinateur.

S : Vous parlez de la simulation sur ordinateur, des images de synthèse, des générateurs d'idées ?

B : Tout cela à la fois. C'est vrai que les usages les plus souvent évoqués en matière de créativité par ordinateurs sont liés aux simulateurs, mais ils ne servent qu'à représenter ce que l'homme imagine. Les logiciels de génération d'idées que vous mentionnez sont eux des bases de données assorties d'outils de recherche et des organisations de la pensée. Ils sont relativement peu utilisés. Ce qui reste cependant au coeur de la créativité, c'est l'imagination de chaque individu, stimulée par son environnement. Je le vois bien quand nous organisons des groupes de créativité, l'imagination de chacun, stimulée par le groupe et par l'animateur permet de sortir des résultats toujours étonnants: Un groupe n'est-il pas généralement plus intelligent qu'un individu tout seul !

S : Et vous organisez des groupes de créativité sur ordinateur ?

B : Cela vous surprend ? Pendant des années j'ai animé des groupes en séminaires résidentiels de 2 à 3 jours. C'est toujours à la fois très riche et très frustrant : une fois sortis du séminaire les participants se perdent de vue, ne continuent pas leurs réflexions et la grande majorité des projets élaborés ne voient pas le jour. Aujourd'hui après chaque séminaire je propose une continuation de notre groupe à travers une micro-communauté électronique sur Internet.

S : Qu'est-ce qui change ?

B : L'objectif est de passer d'opérations qui sont aujourd'hui ponctuelles à des opérations permanentes afin que la créativité soit un réflexe et qu'elle s'installe dans la vie quotidienne de l'entreprise. La mise en oeuvre d'une plate-forme de travail coopératif sous forme Intranet ou Extranet permet d'améliorer la productivité et la convivialité du système actuel et de mettre en place les bases d'une démarche plus systématique.

S : Comment cet outil de travail coopératif s'insère-t-il dans vos démarches de créativité ?

B : Il n'y a pas de relations "électroniques" sans créer à l'origine un état d'esprit, une motivation et une adhésion par l'organisation d'une réunion physique des personnes. L'outil permet de faciliter et de prolonger les échanges par des relations coopératives "asynchrones" c'est-à-dire dans des espaces lieux et temps indifférents pour chaque membre du groupe. L'outil de travail coopératif peut par exemple être présenté en dernière partie de réunion. Ce groupe peut se retrouver suite aux réunions de travail physiques dans un espace "électronique"

S : Comment procédez-vous ?

B : Au moment du lancement, nous constituons un groupe de créativité le plus hétérogène possible. Nous réunissons physiquement les personnes, nous leur présentons le cadre de rencontre de travail coopératif à distance. Un ordinateur est affecté à chaque participant qui lui permet de travailler en local et de synchroniser son travail avec les autres membres du groupe en appelant le serveur soit par le réseau local, soit par le réseau téléphonique, ou via Internet. Sur le serveur sont installées les différentes "bases" de travail : une base documentaire, une base "Forum", une base "Centre expert" et une base "Help Desk". Dans la base documentaire, on retrouve le cahier des charges de l'exercice de créativité formalisé à travers un document consultable à tout moment "on line", les méthodes (méthodes de pilotage pour être autonome, méthodes de production), la boîte à outils (l'inventaire des ressources humaines en matière d'information, des outils de test consommateur ou de conception de questionnaire, des guides d'entretiens semi-directifs ...). Dans le "Forum", les participants peuvent échanger, travailler, se communiquer des documents, lancer des consultations, etc. en grand groupe ou en groupe restreint. Le groupe est généralement animé par un télé-animateur, qui pilote le groupe, ou tout simplement veille à son bon fonctionnement. La base "centre expert" est créée pour rechercher et disposer de ressources d'experts internes ou externes. Le "Help Desk" est réservé aux directeurs. Il permet le suivi et la relation entre l'animateur et la direction pour, le cas échéant, permettre une action directe des directeurs sur leurs collaborateurs directs. Des auto-diagnostics peuvent automatiquement être remplis dans des formulaires qui seront transmis et dépouillés par le coach de chaque groupe qui peut prendre l'initiative d'intervenir et de recommander des solutions ou transmettre au "Help Desk" en cas de difficultés "politiques" pour faire avancer une idée.

S : Comment faites-vous pour déboucher sur quelque chose de concret ?

Un processus d'organisation ou de "workflow" permet à chaque idée de suivre les 3 stades de créativité : Le "souhaitable" (ce qui est du domaine du rêve, du délire...), le "possible" (ce qui paraît intéressant), le "faisable" (la capacité à faire techniquement, financièrement, juridiquement ou en terme organisation). L'outil informatique de travail coopératif s'inscrit parfaitement dans le processus de travail traditionnel des groupes de créativité et permet d'en améliorer la productivité.

S : Et comment faites-vous pour pérenniser la créativité ?

B : Tout d'abord nous créons des bases de capitalisation où nous consignons tous les problèmes déjà résolus, les questions les plus fréquemment posées, les idées déjà explorées ainsi que leurs issues et les expérimentations en cours. A l'issue de la constitution de ces bases de données est mis en place un processus de mise à jour. Nous créons d'une part des bases de veille : veille concurrentielle, veille technologique, veille sociologique. Nous créons d’autre part des boîtes à idées par exemple : "Ce que le marché nous apprend" ou "Ce que les clients attendent".

S : Quel est pour vous, le principal facteur de succès de ce type de démarche de créativité on line ?

B : Il est impératif que chaque base soit animée par une personne clairement désignée qui intervient quotidiennement. Voici au passage un nouveau type de mission ou même un nouveau métier qui voit le jour avec l'avènement des micro-communautés électroniques de créativité. Si un forum ou une base ne sont pas mis à jour et animés, c'est très rapidement la foire et les participants perdent le goût de venir et désertent

S : Vous avez parlé de micro- communautés de créativité, quelles sont les autres micro-communautés que vous avez créées ou auxquelles vous participez ?

B : Assurément, la micro-communauté de l'Atelier de la Compagnie Bancaire m'a beaucoup aidé. Peut être connaissez-vous cette cellule de veille technologique de la Compagnie Bancaire animée par une équipe formidable. C'est une véritable mine d'informations et d'échanges pour tous ceux qui s'intéressent aux nouvelles technologies de la communication. A l'origine, ils ont invité régulièrement tous les acteurs des NTI à présenter leurs nouveaux produits, logiciels, services, stratégies, etc. dans un sous-sol de la compagnie avenue Kléber à Paris appelé l'Atelier. Et puisque qui dit veille, dit échanges et ouverture, ils n'ont pas réservé ces réunions au seul personnel de la compagnie et de ses filiales (Le Cetelem, UFB Locabail, La Banque Paribas, Cofica etc.) mais à tous ceux qui voulaient : consultants, chercheurs, sociétés de services, de communication et même aux concurrents ! Parallèlement, ils éditaient une revue à laquelle on peut s'abonner !

S : Et la micro-communauté électronique ?

B : Elle est née il y a 3 ou 4 ans. A l'occasion d'un atelier de présentation de la technologie des BBS (Bulletin Board System), il a tout naturellement été décidé de prolonger les réunions physiques par des réunions électroniques. Les participants sont repartis avec une disquette du logiciel First Class qui avait été retenu et à partir de leur Macintosh ou de leur PC équipés d'un modem, ils ont pu se connecter au serveur de l'atelier "le Babillard" avec un numéro de téléphone et un mot de passe. Au départ nous n'étions qu'une petite centaine, aujourd'hui nous sommes plusieurs milliers !

S : Que trouve-t-on sur ce "Babillard" ?

B : Une boîte aux lettres pour chaque participant, où l'on peut recevoir son courrier Internet (il existe une passerelle entre le serveur et Internet), une revue de presse particulièrement bien faite, un "souk de l'info", un annuaire avec présentation des abonnés et des "ateliers d'échange" par thème : le commerce électronique, le groupware, le multimédia etc. Les échanges ont lieu bien sûr en temps différé mais il existe également une possibilité d'échanges au clavier en temps réel entre deux personnes " le chat ". Pour moi, c'est une opportunité formidable pour trouver de l'information. En contrepartie, je m'efforce de relater dans le babillard toutes les découvertes que je suis conduit à faire par ailleurs, lors de mes voyages à l'étranger etc. En terme d'échange, j'ai retrouvé par ce biais un certain nombre de confrères, camarades de promotions etc.que je revoie maintenant fréquemment !

S : Les réunions physiques et la revue ont-elles continué ?

B : Plus que jamais, plus il y avait d'informations, plus il y avait de participants, et plus il y avait de participants plus il y avait d'informations. Les réunions physiques sont relayées sur le Babillard et dans la revue. La revue elle-même et les précédents numéros sont aussi consultables sur le serveur.

S : Est-ce que vous vous servez du Babillard pour faire des sous-groupes de travail - ou votre propre micro-communauté ?

B : Non, et pour 2 raisons : D'une part ce n'est pas le lieu pour faire du "groupware" aux frais de la compagnie bancaire, d'autre part à plusieurs milliers ...on ne parle plus vraiment d'une micro-communauté. Il y a 4 ans, nous avons avec d'autres consultants créé notre propre micro-communauté afin de pouvoir coordonner nos projets entre nous et avec nos clients. Au départ nous n'étions qu'une dizaine, aujourd'hui, nous sommes environ une centaine. Nous avons quelques espaces communs : des lieux de veille, des carnets d'adresses, des discussions générales, les questions techniques etc. En dehors de ces espaces communs, chacun organise son espace de travail coopératif avec les personnes avec qui il souhaite travailler.

S : Vous avez donc 3 à 4 ans d'expériences derrière vous ? Dites-moi, votre plus beau et votre plus mauvais souvenir de vie en micro-communauté ?

B : Le plus mauvais est assurément une bagarre entre 2 d'entre nous où les autres étaient témoins... J'ai trouvé cela d'une violence extrême. Vous ouvrez votre ordinateur et les mots vous agressent sans prévenir, froidement, sans aucun respect, sans tenir compte du contexte dans lequel vous vous trouvez. Vous n'avez aussi que les mots pour répondre, pas de regards, pas d'autres signes pour montrer votre émotion. Dans une réunion réelle les explications houleuses ne sont pas toujours agréables à vivre pour le groupe mais elles sont souvent salutaires car elles permettent de mettre les choses à plat et d'aller jusqu'au bout. Il me paraît devoir être du domaine de la charte de bonne conduite d'éviter à tout prix les agressions dans le cadre des micro-communautés électroniques. Quand il s'agit de s'expliquer franchement rien ne vaut le synchrone et l'intimité !

S : Et le meilleur souvenir ?

B : Heureusement j'en ai beaucoup ! Je citerai pêle-mêle, les naissances des enfants de chacun d'entre nous qui ont donné lieu à des échanges de photos, de mots gentils, de témoignages d'affection partagée. Les voeux que chacun s'efforce de faire de la manière la plus créative possible sont aussi de bon moments. J'allais oublier... nous avons rédigé un livre à plusieurs, pendant les vacances. Nous étions avec nos familles aux 4 coins de la France et chacun travaillait un chapitre par jour. Notre micro-communauté des auteurs a coopéré tranquillement et agréablement à distance pendant 15 jours sans se voir. A la rentrée le livre était terminé - sans y avoir laissé nos vacances.

05 - Jean-Yves, curé

Jean-Yves est curé d'une importante paroisse à Paris. Il est non seulement un grand "spirirituel" mais la charge et l'animation de sa paroisse l'apparentent souvent à un véritable "chef d'entreprise". Voyage au coeur d'une communauté religieuse pas banale !

Mathieu : Merci mon Père de me recevoir. Avant toute chose, pouve- vous me présenter votre "communauté" ?

Jean-Yves : Notre paroisse est bien sûr ouverte à tous. Mais dans la pratique, nous recensons environ 800 paroissiens "réguliers" . Certains ne viennent qu'à l'occasion d'un baptême, d'un mariage, d'autres se contentent de la messe du dimanche. D'autres enfin, environ une centaine, participent activement aux activités de la paroisse. En ce sens, nous pouvons dire que notre communauté accueille de nombreuses petites ou "micro-communautés".

M : Quelles sont ces communautés ?

JY : Cela va du groupe de préparation au baptême, aux groupes de prières en passant par les groupes de solidarité pour aider chômeurs, malades, personnes dans la peine etc. Au total, plus de 15 groupes de 10 à 20 personnes se réunissent régulièrement, certains toutes les semaines, d'autres tous les mois. C'est incroyable la richesse et la dynamique qui viennent de ces groupes et qui rayonnent sur toute la paroisse et le quartier. On peut dire que l'Esprit est à l'oeuvre ...et nous en avons bien besoin car nous ne sommes que 2 et notre emploi du temps est plus que chargé !

M: Comment avez-vous découvert Internet, un curé "branché", ce n'est pas courant !

JL :Vous savez, tous les chemins mènent à Rome ! En fait, l'ordinateur est rentré depuis longtemps dans les paroisses. Traitement de textes, gestion de fichier, comptabilité...nous nous devons aussi d'être efficace. Mon frère qui partait vivre aux Etats-Unis m'a offert un modem et un abonnement à un fournisseur d'accès Internet afin que je puisse garder le contact, sans dépenser des fortunes en téléphone. Et c'est de là que tout est parti !

M : "Tout est parti ! vous semblez dire que cela a changé votre vie ?"

JY : Vous exagérez, ce qui a changé ma vie c'est ma rencontre avec Dieu - à 18 ans - et qui a fait que j'ai décidé de lui consacrer toute ma vie. Mais vous n'avez pas tort, cela a changé profondément ma vie et ma façon de procéder.

M : Comment cela s'est-il passé ?

JY : D'abord, j'ai découvert l'E-mail, pour correspondre avec mon frère aux USA. Puis j'ai été me promener sur des sites religieux qui m'intéressent. Cela m'a parfois permis de préparer mon homélie. Je suis même parti au Vatican - enfin sur leur site...Je dois dire que je n’y ai rien trouvé de passionnant ! Un jour, cependant, je suis tombé sur une demande de prière d'un petit garçon canadien de 12 ans, atteint d'une grave maladie et qui de son lit, demande à ce que l'on prie pour lui. Pour moi, cela a été le déclic : Non les technologies n'étaient pas diaboliques, oui, l'Esprit soufflait aussi au coeur d’Internet !

M : Comment votre enthousiasme a-t-il gagné la paroisse ?

JY : Un certain nombre de mes paroissiens, plus particulièrement actifs dans les groupes, utilisent fréquemment la micro. C'est bien pratique car ils font des comptes rendus de réunions magnifiques. Ils me les envoient par E-mail, ainsi qu'à ceux qui sont connectés. Et c'est de là que nous avons eu l'idée de créer la première micro-communauté.

M : Comment cela s'est-il passé ?

JY : C'est un groupe qui s'occupe de "Solidarité Logement" qui en a été à l'origine. Composé de 5 personnes, ce groupe a pour vocation d'aider les personnes en difficulté financière à retrouver un logement. Ils se réunissent une fois par mois. L'ordre du jour est généralement très chargé : "Comment trouver de nouveaux logements ? comment les financer ? telle famille est à la rue, telle autre n'arrive pas à retrouver d'hébergement etc." Trois des cinq personnes du groupe étant branchées sur Internet, soit au bureau, soit chez eux, l'idée est venue de coordonner leurs travaux par ce moyen. Les deux autres ont dû s'y mettre et utilisent l'ordinateur que nous avons au secrétariat.

M : Comment s'en sont-ils servi ?

JY : Comme je vous le disais, ils ont pu mettre les comptes rendus après chaque réunion, puis préparer l'ordre du jour de la suivante. Très rapidement, ils ont mis en place des fichiers de donateurs et un fichier de demande d'hébergement. Cela s'est immédiatement révélé indispensable pour coordonner les affectations possibles gérées par les 5 personnes.

M : Leur exemple a-t-il été suivi ?

JY : Le principal obstacle, c'est que chacun dispose d'un ordinateur. Certains ont dû réquisitionner l'ordinateur de leurs enfants ou de leur conjoint pour pouvoir, à leur tour, s'en servir pour coordonner leur propre groupe. Croyez-moi ou non, mais nous expérimentons actuellement un groupe de prière. La prière n'est-elle pas par essence, encore plus universelle qu'Internet, c'est-à-dire, que l'on peut rentrer "en contact" en s'affranchissant du lieu et du temps, mais surtout, on peut prier partout, à tout moment et il n'est besoin d'aucun matériel ! Mais de même que nous prions souvent à plusieurs, il peut aussi être utile de prier à plusieurs en "asynchrone". Nous avons ainsi créé un "forum de prière" pour la paroisse. Nous y déposons nos intentions ou celles qui nous sont confiées par ceux que nous rencontrons, nous partageons joies, peines, actions de grâce, nous avons même commencé à faire des partages d'Evangile, ...tout cela exactement comme quand nous sommes tous réunis.

M : "Qu'est-ce que cela vous apporte de plus ?"

JY : " Cela ne remplace pas nos groupes de prière hebdomadaires mais cela les prolonge, les amplifie. Mais le plus remarquable, c'est que nous avons la possibilité d'y associer des personnes qui normalement n'auraient pas pu se joindre à notre groupe. Paul par exemple, handicapé à 100% qui de son lit et durant ses longues journées de solitude, rejoint notre prière. Roselyne également, 70 ans, habitée par Dieu et par Internet - ce qui n'est pas incompatible ! - préfère ne pas sortir le soir. Pour elle, comme pour Paul et pour chacun de nous, c'est une grande richesse que de vivre ainsi en communauté de prière permanente que chacun de nous peut rejoindre à tout moment. C'est très original me direz-vous, c'est vrai, mais c'est une expérience spirituelle que vous n'imaginez pas : intense, vraie, respectueuse, profonde. Nous espérons bien que notre groupe va s'étendre. Nous envisageons aussi d'organiser des prières élargies avec d'autres communautés.

M : "Quelles sont les autres applications que vous expérimentez ?"

JY : " Le comité de rédaction du bulletin paroissial est maintenant élaboré en commun avec l'assistante paroissiale. Je lui transmets le vendredi l'éditorial qui reprend généralement les grandes lignes de mon homélie. Elle reprend également toutes les annonces sur la vie de la communauté paroissiale. Et comme tout est déjà "numérisé", il ne reste plus qu'à mettre en page et à dupliquer dans la journée du samedi pour que le bulletin soit distribué aux messes du Dimanche. On fait un véritable "hebdo" et il faut que notre audience augmente !

M : "Vous prêchez pour votre paroisse... mais existe-t-il des micro-communautés en dehors de votre église ? "

JY : "Comme je vous l'ai dit, nous envisageons d'élargir nos groupes de prières, dès que nous aurons identifié d'autres groupes. On pourrait également envisager des échanges entre groupes d'autres paroisses, d'autres mouvements chrétiens. J'ai lu dans " La Croix ", une initiative très intéressante qui a été menée sur Minitel depuis 2 ans (3615 SEIM) pour favoriser les partages d'idées, d'adresses et de savoir-faire pour organiser des événements. Une base de données a été créée à laquelle participent de nombreux mouvements d'Eglise. Le principe est simple : chaque mouvement dispose d'un code lui permettant d'accéder à tous les renseignements fournis par les autres associations. Deux rubriques sont proposées : "créer l'événement, bâtir une formation". D'autres rubriques vont s'ouvrir : gestion et financements (subventions, produits à vendre, centrale d'achats...) locaux et secrétariat ou entraide concernant les publications des mouvements. Autant de projets qui, au-delà du service rendu, veulent contribuer au décloisonnement des mouvements chrétiens tout en respectant l'identité de chacun. Ce type d'initiative ne peut que se développer avec l'essor d’Internet.

M : "Vous parlez de formation, pensez-vous que vous puissiez utiliser ce type d'outils pour votre propre formation ?"

PB: "Tout à fait, l'année dernière à Hautecombe, lors d'une retraite à laquelle je participais sur le "discernement", nous avons reçu un enseignement tout à fait remarquable d'un frère jésuite. Plusieurs d'entre nous étant "branchés Internet", nous avons échangé nos E-mail à la fin de la retraite et nous avons décidé de créer un forum de discussions pour prolonger nos réflexions. Entendant cela, le jésuite avait paru très intéressé ! Quelle ne fut pas notre surprise de trouver quelques semaines plus tard un message dans nos boîtes. Depuis, il participe à notre forum et continue ainsi son enseignement.

M : "Selon vous qu'est-ce qui fait que ce type de "micro-communauté" marche ?

JY : "Dans tous les groupes auxquels nous participons, nous avons des règles très strictes. Un ordre du jour précis, un horaire de début et de fin, un animateur, un secrétaire chargé du compte rendu, l'écoute et le respect de l'avis de chacun... Il en est de même dans nos groupes électroniques : nous sommes tous clairement identifiés, l'ordre du jour et les échanges sont structurés. Nous désignons un animateur et même si l'écoute ne pose pas de problème, le respect des autres, de leur avis, de leur personne est absolument indispensable.

M : En conclusion, quel est votre rêve ?

JY : Parlons plutôt d'espérance ! Mon espérance est celle d'un monde plus juste, plus humain ou - avec l'aide de Dieu - la paix, le partage et le respect sont au quotidien. Ces technologies peuvent engendrer le pire et le meilleur. Il est indispensable de ne pas laisser le champ libre aux forces du mal qui trouveront certainement des moyens d'agir par leur biais. Il faut que les hommes et les femmes de bonne volonté s'en emparent à leur tour pour en faire un outil de partage, d'échange et de paix. Souvenez vous, lors de la guerre en ex-Yougoslavie, des Serbes et des Croates ont retrouvé la capacité de se parler et d'échanger grâce à Internet alors que sur le terrain ils n'entendaient que le langage des armes. C'est la preuve que l'on peut échapper à la manipulation de dirigeants assoiffés de pouvoir et se retrouver entre humains sur le chemin de la paix.

M : Merci mon Père.

06 -Gérald, réseau de franchisés

Gérald est responsable de l’animation d'une chaîne de jardineries. Il a trouvé un moyen infaillible pour animer et développer son réseau sans y laisser sa santé.

Mathieu : Quel beau métier que d’aider à " cultiver son jardin ". Parlez-nous un peu de votre réseau.

Gérald Pietra : Le marché du jardinage est en plein essor et notre enseigne en profite. Depuis 10 ans, nous avons ouvert 27 magasins dont 15 en franchise. Nous avons d’abord développé notre concept sur 12 magasins en propre et nous avons pu vérifier que notre approche fonctionne. Pour prendre des parts de marché sans trop investir, nous avons développé la franchise depuis 5 ans avec 15 magasins. Nous visons 50 en l’an 2000.

M : En quoi votre concept est-il innovant ? Pourquoi un franchisé fait-il le choix de votre enseigne ?

G : En cette fin de siècle déprimante laissant un réel besoin de retour aux valeurs simples, au naturel voire au spirituel, l’écologie s’impose, le syndrome de la vache folle a atteint le consommateur et sème le trouble sur l’alimentation au sens large. Les villes sont ultra polluées et deviennent invivables. Tout cela se combine avec le développement des loisirs et du temps libre, et vous comprenez pourquoi tout le monde s’emballe pour la nature et le jardin en particulier. Notre enseigne s’inscrit totalement dans cette mouvance. Nous concevons les jardins comme facteur d’égalité et de développement, et chez nous, le naturel prédomine. Naturel des hommes et des femmes bien sûr qui accueillent avec le sourire et la passion de la nature. Naturel des matériaux utilisés pour notre enseigne, de la décoration de nos magasins où le végétal est partout. Tout ce que nous vendons est soit naturel, soit destiné à mieux connaître, découvrir, apprendre la nature tout en la respectant. C’est probablement en cela que nous nous distinguons des autres et qu’un franchisé fait le choix de notre enseigne.

M : Bravo, j’adhère totalement à votre concept. Cependant, on m’a dit que vous aviez développé un réseau virtuel avec vos magasins franchisés ou non. On est loin de la nature !

G : Détrompez-vous, les ordinateurs ne polluent pas, et surtout ils permettent d’éviter les déplacements. En cela ils contribuent à la sauvegarde de la planète. Ils nous permettent de nous installer hors des villes, ils sont surtout outils de rapprochement et des relations entre les hommes. On revient à des notions de " village planétaire ", c’est-à-dire, autour des valeurs plus proches des schémas naturels que de l’isolement au sein des grandes villes.

M : On pourrait épiloguer longtemps. Non, sans que cela me déplaise, mais dites-moi plutôt comment s’organise votre réseau.

G : Pour nous, c’est clair qu’il s’agisse d’un magasin franchisé ou non, le directeur du magasin est le chef. C’est un véritable patron de PME qui gère son personnel, ses achats, ses ventes, sa communication. Mais à la différence d’un patron isolé, il bénéficie de toute une palette de services et d’avantages : une pré-sélection et des négociations sur les produits, des outils de communication, des outils de gestion informatique, mais aussi et surtout l’expérience des autres directeurs de magasin. Il y a là une richesse formidable qu’il faut entretenir et développer. Jusqu’à l’année dernière, nous avions bien évidemment un outil de gestion commun tout à fait classique permettant de gérer les ventes, les stocks, les marges et la comptabilité. En dehors de cette application de gestion, nous avions beaucoup de difficultés à transmettre de l’information au réseau. Nous utilisions le courrier, le fax, le téléphone. Je visitais régulièrement les magasins, mais rapidement, nous nous sommes aperçus qu’il n’était pas envisageable de continuer à nous développer sans nous structurer sur les aspects circulation de l’information

M : Vous semblez ne parler que d’information " descendante ", n’aviez-vous pas aussi besoin de recueillir de l’information ?

G : Bien sûr, c’est même primordial. Notre réussite provient de notre grande proximité du marché et de nos clients. Nous voyons ce qu’ils achètent, nous écoutons leurs questions, leurs remarques. En faisant remonter ces informations, nous pouvons mieux orienter nos achats au niveau de la centrale, notre communication et même notre positionnement stratégique. Faut-il développer l’animalerie, la VPC ? Jusqu’à présent, c’était surtout lors des conventions annuelles que ce type de discussion s’entamait. Mais par manque de temps, les échanges tournaient toujours courts au moment où cela devenait intéressant et surtout, nous avions besoin d’une réactivité plus rapide.

M : Quelles solutions avez-vous trouvé ?

G : Nous avons d’abord pensé à mettre en place une messagerie électronique. Rapidement nous nous sommes aperçus que nos besoins d’échanges étaient beaucoup trop vastes par rapport à ce que permettent les messageries. Reprenons l’exemple de la remontée d’informations : Qui va spontanément écrire pour faire part de ce qu’il observe chez les clients ? A qui va-t-il envoyer son message ? Et si on envisage un questionnaire, comment le traiter, l’analyser et transmettre les résultats ? Nous avons donc mis en place un Intranet avec notamment un observatoire sous la forme d’un forum animé par notre chargé d’études. On y trouve aussi bien de l’information sur le marché, la concurrence, les produits et les sondages du type " Faut-il continuer la vente des nains de jardin ? ", ou plus sérieusement, " Faut-il vendre des sapins de Noël au risque de couper des forêts ? " Chacun peut voter en cliquant sur une case, le logiciel reconnaît si quelqu’un a déjà voté (le vote est bien évidemment secret). Quand le vote est clos, on procède au dépouillement et c’est le logiciel lui-même qui fait les calculs en même temps que la compilation des remarques qui auront été faites. En dehors de ces sondages quantitatifs, il y a naturellement des échanges très qualitatifs, d’idées, de points de vue sur les orientations marketing et stratégiques.

M: Quelles sont les autres applications dont vous disposez sur votre Intranet ?

G : Outre " l’observatoire ", nous avons un espace " communication " où nous mettons à disposition du réseau tous les documents de promotion existants sous forme image et sous forme numérique pour pouvoir être adaptés et personnalisés localement. Nous y mettons, bien sûr, la charte graphique avec les logos, les polices, les images. Nous décrivons les actions de communication possibles : affichage, distribution de prospectus, de catalogues, de PLV, etc. Par rapport à chaque outil, les directeurs de magasin peuvent faire part de leurs expériences, de leurs recommandations d’utilisation et des améliorations possibles. Nous avons également un espace " avis d’experts " structuré par rayon où chacun peut venir chercher et apporter de l’information. Il est pour nous très important de pouvoir apporter aux clients des renseignements précis et des conseils de professionnel. C’est un moyen de fidélisation très efficace, et comme chaque magasin n’a pas forcément le spécialiste du conifère, de l'aquariophilie, de la culture biologique, etc, nous faisons en sorte de créer une véritable base de données d’expertise et de conseil. Dernier volet, la formation; au-delà des sessions qui sont organisées périodiquement, il est proposé des supports de cours et la possibilité de continuer le dialogue avec le formateur.

M : Techniquement, cela fonctionne comment ? Qui a accès à l’informatique ?

G : Je vous l’ai dit, le responsable de magasin est véritablement le chef et le coordinateur. Pour l’instant, ils sont tous formés et je dois dire " contraints et forcés " de l’utiliser. Progressivement, nous installons des postes pour les responsables de rayons. Les magasins sont reliés au serveur qui est au siège par une ligne Numéris.

M : Vous dites " contrains et forcés ", cela a été dur ?

G : Objectivement non, mais bien évidemment certains ont eu du mal - notre patron par exemple ! - et n’ont pas forcément utilisé l’outil ou ont continué à entretenir un circuit parallèle de circulation de l’information. C’est quelque chose qu’il faut absolument éviter. D’une part, ceux qui n’utilisent pas l’outil perdent de l’information et d’autre part, un circuit parallèle est coûteux et totalement inefficace.

M : Vous êtes sûr de ne pas être un peu trop directif, n’avez-vous pas peur d’une certaine déshumanisation ?

G : Si nous exigeons que l’information passe en priorité sur notre système de communication, c’est dans un souci d’efficacité, de partage et de non-exclusion. Nous avons pu expérimenter lors de notre dernière convention que nous pouvions, cette fois, aborder les problèmes beaucoup plus en profondeur parce que l’intendance et la logistique étaient maintenant parfaitement organisées par le biais de notre Intranet. Je crois pouvoir dire aujourd’hui que cela n’a sûrement pas déshumanisé notre organisation, bien au contraire. D’ailleurs, vous me donnez une idée, je vais faire un sondage !

M : Connaissez-vous d’autres réseaux qui comme vous sont reliés en micro-communautés électroniques ?

G : Oui, tout à fait. Par le biais de Cetelem dont nous proposons les solutions de financement du crédit à la consommation à nos clients. Nous sommes nous-mêmes participants de leur communauté " d’apporteurs d’affaires ". Nous sommes 200 professionnels de la distribution comme But, Castorama, Conforama, etc, à pouvoir d’une part bénéficier d’une revue de presse sur le commerce et la distribution, le crédit, l’Euro, etc, d’autre part, avoir un annuaire et la possibilité d’échanger entre nous. C’est une ouverture extrêmement intéressante. D’autres filiales de la Compagnie Bancaire ont créé leurs communautés professionnelles : Cofica celle des concessionnaires automobiles, l’UCB celle des agents immobiliers, Cardif celle des assureurs, l’UFB celle des professionnels de l’industrie graphique, etc. On peut vraiment parler de l’explosion de ce type de communautés, c’est un mouvement de fond au même titre que le retour à la nature que j’évoquais plus haut.

M : Merci

07 - Yolande, formatrice

Yolande est formatrice au sein d’un centre de formation inter-entreprises. Sa pratique professionnelle a beaucoup changé ces 2 dernières années. Aujourd‘hui 80 % de son temps de travail se fait à distance avec les stagiaires. Histoire d’une mutation.

Alexandra:Ca ne vous fait pas drôle de rencontrer quelqu’un en chair et en os, vous qui êtes devenue une experte du virtuel ?

Yolande: Ce qui m’impressionne plutôt c’est d’être face à une journaliste. Car vous, il vous faut du spectaculaire. Or ce que je fais ne l’est pas.

A: Vous êtes vraiment trop modeste. Il n’y encore que très peu de gens qui travaillent comme vous. Vous pouvez me raconter votre histoire.

Y: Il y a vingt ans que je fais ce métier et je me suis spécialisée ces dernières années dans tout ce qui touche à la bureautique. Tout allait très bien jusqu'il y a deux ans. Et là, un coup de tonnerre. Les entreprises qui soutiennent notre centre décident de "dégraisser" et de diminuer de 50 % les effectifs. Des audits sont nommés et font une analyse détaillée de notre fonctionnement. Comme cela était prévisible les résultats sont accablants. Et nous nous préparons à mettre notre tête sur le billot! Quand surgit de sa boîte un des consultants de l'équipe d'audit qui ose prendre tout le monde à contre-pied. Il prétend pouvoir redonner une nouvelle rentabilité au centre en utilisant les nouvelles technologies de l’informatique en réseau . Après un mois de négociations et de discussions, il emporte le morceau et récupère au passage un contrat à durée déterminée d’un an pour mettre en oeuvre ce qu’il a conseillé. Un conseil obligé de mettre en oeuvre ses propres conseils, ça devenait intéressant.

A: Quelles étaient les idées clés avancées par ce consultant?

Y: Tout partait d’un constat sans concession et assez juste sur les méthodes de formation. Il les jugeait ringardes et très coûteuses. Le raisonnement mettait en avant que la majorité des coûts de formation ne concernaient pas la formation. En effet il y a les salles, les déplacements, l’hébergement, et le temps passé. Selon ses calculs cela représentait jusqu’à 80 % de coûts. De plus il mettait en avant que la formation en salle et en séminaires était trop intensive pour des cerveaux habitués à fonctionner à un rythme plus lent, du fait de la quotidienneté de leur travail. La formation équivalait donc à un gavage dont 10 ou 20 % maximum des contenus étaient retenus. Enfin il prétendait que les stagiaires avaient surtout besoin de leur formateur après le stage. Et là, le formateur disparaissait corps et âme! Que des choses très logiques et assez irréfutables en somme !

A: Et il a proposé quoi?

Y: De tout casser et de tout reconstruire. De partir d’une page blanche pour ne pas retomber dans des ornières. Nous avons donc interrompu les activités du centre pendant 3 mois pour faire notre révolution. Il a commencé par nous montrer tous les nouveaux outils qui existaient. Il nous a présenté des expériences menées à l’étranger, notamment en Scandinavie et au Canada. Il nous a fait réfléchir à notre métier, à notre valeur ajoutée. Nous étions ébahis. Nous n’arrivions pas à comprendre comment nous avions pu faire pour passer à côté de tant de choses simples et évidentes. Tout notre modèle mental visait à un accroissement de la complexité et à l’intellectualisation extrême des processus. Lui nous révélait l’intérêt qu’il y avait à tout simplifier, à tout élaguer, à tout repenser plus basique.

A: Et vous avez réussi à bâtir quelque chose?

Y: Oui, trois mois après, tout était prêt et nous avons lancé notre nouvelle méthodologie de formation. Depuis nous vivons sur une autre planète. Chaque jour nous apprend quelque chose de plus. D’acteurs, nous sommes devenus metteurs en scène. J’ai l’impression d’avoir rajeuni de 15 ans du fait de cette remise en cause.

A: Vous m’intriguez beaucoup. Vous pouvez me dire comment ça marche?

Y: La première règle du jeu est que toute personne qui va vouloir se former chez nous va devoir préalablement se former aux outils de travail en groupe sur ordinateur. Pour cela nous avons conçu un petit package pédagogique qui regroupe une vidéo pour expliquer l’esprit et un CD-Rom pour apprendre à pratiquer. Le tout est accompagné d’un petit livret d’explications. Au passage cela a permis à nos entreprises clientes de comprendre tout l’intérêt qu’elles avaient à déployer ce type d’outils. La seconde étape quant à elle va être plus traditionnelle car elle va permettre aux gens de se retrouver en salle. Vous voyez on n’a pas tout jeté par la fenêtre. Mais la durée est de 50 à 75 % plus courte qu’avant. Ces sessions ont pour première ambition de créer le groupe, car plus la micro-communauté de stagiaires sera soudée plus la suite sera efficace. Ensuite on explore tout ce qu’il sera bon d’apprendre afin de bien comprendre le territoire sur lequel on s’aventure. Enfin on se fixe un plan d’apprentissage et d’évolution qui peut aller de plusieurs semaines à plusieurs mois. Et c’est là que la cyber-formation commence.

A: Vous voulez dire que vous n’apprenez rien durant le stage en salle!


Y: Au contraire, nous apprenons à nous connaître, nous apprenons à définir nos objectifs d’apprentissage, nous apprenons à bâtir un processus d’acquisition, mais c’est vrai que nous n’apprenons rien quant au fond. Pourquoi gâcher de tels moments!

A: Donc toute l’acquisition de connaissance se passe par ordinateur?

Y: En gros oui. Chaque semaine je diffuse pour chaque micro-communauté de stagiaires des contenus pédagogiques et des exercices s’il y a lieu. Ils peuvent poser des questions dans un forum dédié au groupe. Ainsi tout le monde profite des questions et des réponses. De plus ils peuvent travailler sur les contenus de formation au moment où ils le souhaitent ou plus exactement au moment où ils le peuvent. Il est vrai que ce type d’approche repose sur une forte motivation du stagiaire. De toute façon il n’y a aucune bonne pédagogie pour des gens qui ne veulent pas apprendre. Or ils sont légion, croyez en ma vieille expérience! Ceci conduit amène donc à une assimilation progressive des connaissances et permet surtout de les tester sur leur réalité de travail. Les questions qu’ils nous posent sont intéressantes car elles leur sont inspirées par leur réalité quotidienne. La formation remplit donc ici un rôle beaucoup plus pragmatique. Aider les gens à mieux vivre leur réalité.

A: Vous aimez les paradoxes. C’est le consultant qui a déteint sur vous!

Y: Toute plaisanterie mise à part, qu’y a-t-il de plus virtuel que de former des gens dans une salle close, alors que les réalités sont à l’extérieur. C’est ce qui conduit la majorité des formateurs à devenir eux-mêmes virtuels et à ne plus avoir de prise sur la réalité. Alors que la relation au quotidien avec des gens immergés dans la réalité ne peut nous permettre de perdre le contact du sol. Même si cette relation se fait avec des outils souvent affublés du qualificatif de virtuels. Donc je confirme, la relation virtuelle avec des gens qui vivent dans leur réalité est d’une très grande efficacité.

A: Je vous laisse continuer votre description.

Y: La relation électronique n’est pas le seul type de relations que nous entretenons. Je téléphone personnellement et régulièrement à chaque stagiaire afin de pouvoir faire le point, redonner un peu de courage, réguler certains problèmes. J’assure également des permanences téléphoniques auxquelles les gens peuvent me joindre. De temps en temps si le sujet le justifie on expédie des cassettes audio ou vidéo. Nous préférons cela aux visioconférences qui demandent une logistique importante et qui obligent tout le monde à être disponible au même moment. Ce qui est marrant avec ces méthodes c’est que le formateur se transforme progressivement en "coach" ou même dans certains cas en consultant. En effet, même si le mot n’est pas très joli, nous assurons l’après-vente de notre formation. D’où une forte complicité et une plus grande implication du formateur dans les réalités des stagiaires.

A: Qu’en disent vos clients entreprises?

Y: Ils sont globalement très satisfaits car ils ont le sentiment de voir où va leur argent. En effet cette progressivité dans l’apprentissage permet vraiment de faire du Kaizen. C’est-à-dire, pour vous qui n’êtes pas japonaise, de faire des progrès pas à pas. Nous en arrivons aujourd’hui à un concept de maintenance en formation. Les gens nous paient non pas pour acquérir une connaissance mais pour la maintenir à jour. Ainsi certains stagiaires souscrivent des abonnements qui leur permettent d’avoir régulièrement et directement sur leur poste de travail les mises à jour des connaissances. En bureautique où nous en sommes presque à une version par logiciel tous les 6 mois cela peut être particulièrement rentable. D’un phénomène discontinu et épisodique, la formation devient grâce à ces méthodes un processus continu et permanent. Il ne peut en être autrement d’ailleurs en formation. Il y a toujours à apprendre.

A: Quels sont les avantages pour les stagiaires?

Y: Ils se forment en "temps masqué" et tout le monde sait à quel point il est difficile de quitter son poste plusieurs jours. Ils peuvent être conduits à se former en "juste-à-temps". Par exemple une équipe de cadres qui devait partir mener une négociation en Chine a pu suivre un stage à distance durant deux mois en n’investissant pas plus de 15 minutes par jour. Et en plus le stage lui a permis d’élaborer des stratégies collectives grâce aux forums de discussions. Autre avantage, les cadres disposent de la totalité des matériaux pédagogiques sur leur poste de travail Ils peuvent donc s’y référer à tout moment. C’est un vrai "capital pédagogique".

A: Et pour les pédagogues?

Y: C’est la fin du train-train. On est constamment bombardés d’idées, de questions, de remarques. Nous sommes dans une relation beaucoup plus équilibrée avec les stagiaires. Ils sont moins passifs. Nous sommes moins répétitifs. Ce qui nous conduit à constamment faire changer nos supports. Je peux l’avouer maintenant car il y a prescription, mais avant il nous arrivait d’utiliser les mêmes supports pendant plusieurs années. Le fonctionnement en réseau et en micro-communautés de stagiaires c’est un élixir de jouvence et une obligation de se mettre au niveau. Cela a beaucoup soudé le corps pédagogique et nous nous voyons souvent pour faire évoluer nos stratégies et nos méthodes. Il est vrai que pour cela l’unité de lieu est appréciable. Et comme la majorité de nos relations avec les stagiaires est virtuelle et asynchrone, nous avons tout le temps nécessaire pour nous voir. Ce qui était impossible auparavant.

A: Et le consultant à l’origine de cette aventure, il est toujours là?

Y: Oui, son contrat a été reconduit pour trois ans et les entreprises membres nous ont confié des parties de formation que traditionnellement elles avaient continué à traiter en interne. Il est d’ailleurs en train de mettre au point une nouvelle idée qui devrait pas mal faire parler d’elle.

A: Et c’est quoi cette nouvelle idée?

Y: Une fois de plus il est parti d’un constat simple. Il s’est dit que chacun avait quelque chose à apprendre aux autres. Mais que les autres ne le savaient pas. Il a donc mené une étude pour créer une cartographie des savoirs, des compétences et des expertises. Ensuite il a répertorié toutes les personnes qui déclaraient une compétence dans un ou plusieurs domaines. Et puis il a créé le village des savoirs!

A: Le village des savoirs?

Y: Eh oui, une fois de plus c’est virtuel! En fait le village est composé de "maisons" dont chacune est dédiée à une expertise ou à un savoir-faire. Dès que quelqu’un a un problème il se rend dans la "maison-savoir", qui est en fait composée d’un forum de questions-réponses et d’une armoire de connaissances. Soit il y trouve sa réponse dans la banque de données, soit il entreprend un dialogue asynchrone avec le ou les experts référencés.

A: Mais ce n’est pas de la formation!

Y: Non ce n’est plus de la formation de grand-papa! C’est une forme évoluée et moderne qui permet à toute personne qui a une compétence de devenir à un moment ou à un autre un allié de celle qui a quelque chose à apprendre. C’est d’ailleurs à l’opposé de la pensée dominante de l'Internet d’aujourd’hui. Si on les écoute, tout est sur le Net et donc nous sommes libres puisque nous avons accès à tout. Mais où se trouve ce que l’on cherche? Même les moteurs de recherche explosent aujourd’hui. Quand on vous rapporte 1000 documents pour une recherche, comment vous faites pour vous en sortir? Alors que si vous vous tournez vers un médiateur dont l’expertise est reconnue, vous êtes quasiment sûr d’avoir la réponse sous 24 heures. La formation sort grâce à ces nouveaux outils du ghetto dans lequel elle était tombée. Elle devient plus quotidienne, plus pragmatique, plus accessible et surtout plus utile.

A: C’est le paradis!

Y: Je n’irai pas jusque-là, mais ce n’est plus l’enfer pesant que cela a pu être tant pour les formateurs que pour les stagiaires. Mais peut-être ne faudrait-il plus appeler cela formation. Ce mot fait tellement vieillot!

08 - Gérard, association humanitaire

Gérard est responsable de la communication d’une institution humanitaire internationale. Il est depuis peu en charge de la reprise en main de l’Intranet qui avait été lancé par la direction informatique. On dit de lui qu’il a un enthousiasme assez communicatif et un franc-parler qui ne lui fait pas que des amis !

Arthur:C’est plutôt rare de voir un responsable de la communication en charge d’un projet informatique!

Gérard: Tout simplement parce que ce n’est pas un projet informatique! C’est un projet de communication. Lorsque vous achetez une télé numérique est-ce que vous faites appel à un informaticien? Non! Tous nos outils de travail et de loisir sont aujourd’hui à base d’électronique et d’informatique. Il s’agit d’un changement radical dans nos façons de penser. Préalablement dès qu’il y avait de la technologie on confiait le projet à la direction informatique. Ce sera de moins en moins le cas à l’avenir. C’est d’ailleurs ce qui a failli faire tout rater chez nous!

A: Vous pouvez nous en révéler certains aspects?

G: Avec plaisir car je dois dire que cela a été une de mes plus grandes colères professionnelles. En effet, il y a trois ans l’un de nos directeurs, beaucoup plus éclairé que ses pairs, a vu dans les outils de communication électronique un levier de changement extraordinaire pour la vieille institution que nous étions. Après avoir cherché et visité de nombreux salons il est revenu un jour complètement excité d’une de ses visites. Il avait trouvé l’outil dont il n’avait même pas osé rêver. Cela permettait de travailler ensemble dans des lieux électroniques virtuels, mais le principal avantage était que cela pouvait se faire même si on était déconnecté de tout réseau. Ce qui était fondamental pour une organisation comme la nôtre car nous couvrons toute la planète et l’infrastructure téléphonique est souvent balbutiante ou même quasi inexistante dans certains pays. Et c’est là qu’il a pris sa première mauvaise décision. Il a confié le projet à l’équipe informatique.

A: Et là que s’est-il passé?

G: Rien justement. Pendant six mois ils ont étudié. Ils me font penser à des gens à qui l’on offrirait une voiture et qui la démonteraient pour l’analyser plutôt que de partir au volant explorer la campagne. Donc six mois après ils ont fait un rapport accablant. Il ne fallait pas installer cette technologie. Nous n’avions pas un parc de machines adapté, il y avait potentiellement des problèmes de sécurité, les infrastructures de communication n’étaient pas prêtes. C’est toujours la même chose, quand les gens ne comprennent rien il n’ont qu’une obsession: empêcher les autres d’avancer. J’appelle ça le syndrome de la glaciation!

A: Et le directeur concerné a cédé?

G: Heureusement non! Enfin pas tout à fait. Il a imposé le déploiement partiel de cette approche en acceptant d’y aller pas à pas. Et c’est là qu’il s’est lourdement trompé. En effet l’équipe informatique sont entrées dans une nouvelle stratégie de "glaciation": la réalisation d’un cahier des charges pour une application hyper-sécurisée. Et tout ceci a duré dix-huit mois entre les analyses et les prototypes. Tout cela pour accoucher d’un monstre! Tellement monstrueux que les gens du terrain ont refusé de l’utiliser. Ils lui ont d’ailleurs donné le doux nom de "CIA". Cela voulait dire pour les initiés" Carrément Inutilisable et Abscon"! En fait les informaticiens n’avaient focalisé leur attention que sur la sécurité et ils avaient oublié que c’était fait pour communiquer. Je finis par penser qu’il y a chez les informaticiens une paranoïa intrinsèque qui leur masque une grande partie des plaisirs de la vie. Car si on y réfléchit bien, seuls 5% de nos informations relèvent du "secret défense". Doit-on pour autant prendre les 95% restants en otage?

A: Et alors que s’est-il passé par la suite?

G: Le directeur a démissionné et est devenu consultant en nouvelles technologies auprès d’autres grandes institutions. Le responsable informatique a été viré et s’occupe maintenant de conversion de programmes pour les adapter à l’an 2000. Et l’équipe informatique a été externalisée afin de mettre à l’extérieur les problèmes! Et le projet a changé de responsable. Et c’est sur moi que c’est tombé. Tout simplement parce que j’avais tellement critiqué les agissements précédents que le comité de direction m’a dit: "eh bien maintenant montre-nous ce qu’il faut faire!". L’intention n’était pas forcement généreuse, mais j’ai été ravi d’hériter de ce défi.

A: Par quoi avez-vous commencé?

G: Par le verbe. Je veux dire que rien ne peut se faire si on n’explique pas les enjeux aux gens. Surtout quand de grosses erreurs ont été commises sur le même sujet. J’ai donc lancé une série de petits déjeuners d’information au siège, car c’était le pôle le plus conservateur. J'ai montré aux gens du stage le paysage, je leur ai décrit les futurs bénéfices, je leur ai expliqué ce qu’ils allaient perdre et ce qu’ils allaient gagner. Par la suite j’ai fait réaliser une cassette audio qui a été envoyée à tous les salariés et qui faisait honnêtement le point sur l’échec passé avant de définir les contours du nouveau projet. Les gens ont accueilli favorablement cette démarche. Ils ont apprécié deux choses. Il y avait du parler vrai et ils commençaient à y comprendre quelque chose! On n’incite pas les gens à changer en leur proposant d’entrer dans un tunnel. Il faut au contraire leur montrer un horizon attractif et emballant. Toute action part d’une illusion d’optique, et en matière de changement c’est encore plus nécessaire. Mais les illusions d’optique ont une durée de vie très courte. Alors nous avons tout de suite lancé les premières actions.

A: Comment vous y ête- vous pris?

G: En choisissant mes premières "victimes" avec soin. Je crois en deux choses: l’exemplarité et l’enthousiasme. Pour l’exemplarité j’ai réussi à convaincre nos dirigeants de s’y mettre. Je leur ai expliqué que des gens aussi haut placés qu’eux ne pouvaient accepter de vivre dans l’ignorance et qu’il leur fallait sortir de leur analphabétisme technologique. La crainte de beaucoup d’entre eux était de ne pas savoir se servir d’un clavier, et d’avoir l’air un peu bête face à tout ça. Les dirigeants ont toujours peur d’être pris en flagrant délit d’ignorance ou d’incompétence. Pour l’enthousiasme j’ai été voir les leaders d’opinion de notre organisation. Dans toute organisation il y a 5% de personnes plus en vie que les autres. Et il est facile de les repérer. C’est par eux que passe le progrès. Autant les associer en amont de tous les projets afin de mettre le maximum d’énergie là où il faut.

A: Et les autres?

G: Dans toute démarche il y a un début et une suite. Les autres c’était pour la suite. Pourquoi perdre trop de temps avec ceux qui ne veulent pas alors que d’autres piaffent d’impatience ! Je ne crois pas au consensus en matière de changement. Si on le cherche on se fait engloutir par les plus conservateurs. L’important est de créer un mouvement, de générer des réalités alternatives, de chercher la contagion et le mimétisme.

A: Et sur quels usages avez-vous focalisé?

G: Sur les plus simples bien entendu. Les réunions de direction, les groupes projets, les échanges documentaires, l’assistance et l’expertise à distance. D’ailleurs comme nous voulions simplifier au maximum cette entrée en matière nous avons fait réaliser des applications informatiques génériques et très simples afin de permettre aux gens de se centrer sur le sens et l’usage et de ne pas perdre trop de temps dans les manipulations techniques. Très vite nous avons eu quelques dizaines de micro-communautés de projet en fonctionnement et là le bouche à oreille a commencé à fonctionner. La rumeur est devenue positive. Et nous avons vu les gens nous faire spontanément des demandes de connexion. D’imposé le phénomène devenait désiré. Rien de durable ne peut être fait sans émergence du désir.

A: Et vous avez mené ça tout seul?

G: Vous imaginez bien que non! J’ai réussi à mouiller toutes les directions qui ont mandaté l’un des leurs dans le comité de pilotage de l’Intranet. J’ai demandé que chaque représentant y vienne pour travailler, pas pour "représenter". Ce n’était pas un nouvel organe de pouvoir mais un outil d’action! Nous avons bien entendu immédiatement façonné nos propres outils de coordination électronique et nous nous sommes mis d’accord sur un certain nombre de valeurs fondamentales.

A: Pourquoi commencer par les valeurs?

G: Pour éviter un "consensus frauduleux" autour d’un pseudo-projet technique. Il nous fallait définir clairement nos objectifs et nos attentes. En gros nous avons trouvé un accord sur les points suivants: Il fallait pousser les gens à plus partager et à sortir de leur isolement. Il fallait faire circuler la connaissance le plus vite possible pour mieux la réutiliser. Il fallait donner la parole à la base car c’était notre prise de terre, notre réalité. Il fallait créer un sentiment d’appartenance à l’institution et pas seulement à la petite équipe sur le terrain. Il fallait optimiser l’usage des fonds qui nous étaient donnés et faire cesser le gaspillage. Il fallait surtout moderniser nos processus de travail et briser la bureaucratie rampante qui gangrenait notre organisation. Vous voyez que si nous n’abordions pas ces sujets de fond, le projet Intranet était un cautère sur une jambe de bois.

A: Et vous avez fait comment pour faire passer cette culture sur le terrain?

G: Assez paradoxalement avec du papier. Beaucoup de gens voient dans l’informatique la fin du papier. Pour nous cela a été son renouveau! Mais il ne s’agissait pas du même type de papier. Avant c’était le papier-paperasse qui envahissait les bureaux et qui saturait l’espace de travail. Cette paperasse est maintenant sur l’Intranet, et avec des processus plus légers, des choses qui demandaient 20 à 30 jours pour passer d’un bureau à l’autre, d’un sous-chef à un sous-sous-chef , mettent maintenant moins d’une semaine et souvent moins. Par contre le papier-communication, celui qui explique et qui fait réfléchir a connu pour sa part un certain essor. Car il fallait expliquer les enjeux de l’Intranet, et ce bien entendu avant que les gens en disposent. Le papier a donc précédé le déploiement électronique. Il a décrit les usages, expliqué les plannings, montré des exemples. Le papier a donc préparé les esprits. On ne peut tout changer à la fois. Notre culture est avant tout liée au papier. Il a encore de beaux jours devant lui!

A: Et comment avez-vous géré la vague WEB?

G: Collectivement! Contrairement à de nombreuses organisations qui font de leur site Web un nouveau "veau d’or" aux mains d’un tout-puissant Webmaster qui concentre tout le pouvoir en central, nous avons opté pour ce que j’appelle un Web cellulaire. Je m’explique. Un Web est un outil de communication entre une organisation et son environnement. Il se doit donc d’être très proche de nos réalités. Qui est plus proche de la réalité que celui qui y vit? Nous avons donc conçu une cartographie des sites dont chaque cellule est confiée à un groupe de 10 à 50 personnes. Chacun fabrique donc un bout de notre site global. Il est bien entendu validé avant publication afin de ne pas se laisser propager n’importe quelle information. Nous avons ainsi réussi à rendre chacun responsable d’un bout de ce nouveau territoire électronique et donc à accroître sensiblement la qualité de l’information. Notre site est donc la fédération de toutes ces petites cellules et dispose ainsi d’une vitalité forte et d’un renouvellement permanent.

A: J’ai entendu dire que vous aviez également travaillé sur la rédaction collective

G: Comme vous le savez, notre argent vient d’un certain nombre de donateurs institutionnels ou privés et nous leur devons des comptes. Et ces comptes sont souvent sous la forme de rapports d’activité. Auparavant cela se faisait dans une panique indescriptible et avec une consommation d’énergie incroyable. Pendant trois mois les fax fonctionnaient à jet continu, les téléphones étaient saturés d’appels de mises au point, les plis arrivaient avec des


documents manuscrits, raturés, surchargés. Je me demande si les gens avaient le temps de faire autre chose que de rédiger ces satanés rapports. Vous imaginez la complexité qu’il y a à écrire un document dont les rédacteurs se trouvent à Nairobi, Bangkok, Kirkouk, Paris et Medellin. Avec nos nouveaux outils nous avons fabriqué ce que nous appelons un livre collectif. Chacun prend la responsabilité de certaines pages, et les autres lui fournissent des bouts de textes et leurs commentaires de lecture. Tout s’organise et s’architecture autour de chaque page. Ainsi le contenu n’est jamais déconnecté de son contexte. Ce qui prenait auparavant trois mois en prend maintenant un. Et je crois que nous pourrons faire encore mieux.

A: En conclusion que retirez-vous de votre action?

G: Que l’informatique entre dans une nouvelle ère qui est celle de la collaboration et de la communication électronique. Que pour cela il faut simplifier les outils de travail et garder à distance les équipes informatiques. Que seule la pratique au quotidien nous livre les clés qui permettent d’ouvrir les portes suivantes. Que jamais auparavant nous n’avions disposé d’un outil d’une telle puissance pour stimuler le changement et pour mieux contribuer à la valeur qui m’est la plus chère: l’intérêt collectif.

09 - Gilles, médecin rééducateur

Gilles anime un centre de réinsertion pour handicapés moteurs. Sa passion personnelle pour l’informatique l’a conduit amené à ouvrir de nouvelles voies dans son centre. En quelques années il a démontré le rôle important qu’Internet pouvait jouer dans le processus de réinsertion.

Alexandra: Quels types de handicapés recevez -vous dans votre centre?

Gilles: Nous accueillons surtout des personnes ayant eu des accidents de la route très graves. Tellement graves que leur mobilité est souvent très définitivement altérée. Aussi nous travaillons sur leur rééducation fonctionnelle et sur un accompagnement psychologique et social.

A: Qu’est-ce qui vous a incité à intégrer l’informatique dans votre action?

G: D’abord il faut savoir que nous en utilisons beaucoup dans le cadre de nos soins, que ce soit pour piloter certains appareils que pour suivre les profils de patients. Mais la vraie raison c’est que je ressentais très souvent chez les personnes un profond désespoir lié à la peur du lendemain. Ils se sentaient finis, hors-jeu, sans utilité, exclus, sans horizon. Et il est impossible de soigner quelqu’un qui n’a pas de projet. C’est tout le problème de la médecine moderne qui s’intéresse au physique en négligeant trop encore le psychologique. Alors un jour j’ai eu un "flash", et j’ai intégré l’informatique comme nouvelle thérapeutique!

A: Comment l’utilisez-vous?

G: Tout d’abord, j’ai privilégié l’informatique en réseau, car mon but était de sortir la personne de son isolement et non de lui donner un moyen de s’y enfoncer encore plus. Ainsi lorsque l’un des patients utilise un micro-ordinateur, c’est pour communiquer avec quelqu’un d’autre. Et ils commencent par communiquer entre eux. Nous avons un réseau local et en fait nous avons créé un petit Intranet des patients. Ils partagent un certain nombre de forums de discussion, ils ont un certain nombre d’études de cas à travailler ensemble. Ces cas sont des cas de réinsertion et ils doivent se comporter en équipe conseil de la personne mise en scène. C’est toujours plus facile de régler les problèmes des autres que de s’intéresser aux siens. Ils font ainsi l’expérience de la résolution collective de problèmes. Une petite anecdote en passant. Après quelques mois d’expérimentation nous avons retiré les télés de toutes les chambres et nous en avons laissé qu’une seule au foyer. En effet je pense que la télé peut avoir un rôle très négatif sur l’évolution du patient qui y trouve une raison de ne rien faire et d’oublier de penser à soi. Eh bien il n’y a eu aucune plainte. Et la seule télé restante n’est pas saturée de spectateurs. C’est plutôt encourageant, non?

A: Il y a des échanges avec le personnel soignant?

G: Bien sûr. Nous avons créé un petit campus de formation dont les patients sont les étudiants et dont le personnel soignant est animateur. Ainsi nous leur expliquons beaucoup de choses sur le corps, sur l’effort, sur la nourriture et tous les aspects de leur vie future. Nous arrivons ainsi à les sortir de la relation "patient passif", pour aller vers "patient interactif" car bien entendu ils peuvent faire tous leurs commentaires et poser toutes leurs questions. Croyez-moi c’est une micro-communauté très active quand on lui donne les moyens de prendre son destin en main. Ils ont également un forum personnel entre eux et toutes les personnes intervenant sur leur traitement. Ainsi ils ont une trace du chemin qu’ils font et chaque membre de l’équipe comprend clairement ce qui est dit et fait par les autres. Ceci a d’ailleurs changé pas mal nos pratiques professionnelles car nous agissons maintenant plus en équipe autour du patient. Il devient un projet collectif sur lequel nous avons des objectifs avec des indicateurs d’évolution plus clairs qu’auparavant. Comme quoi vous voyez, un bête outil peut conduire à changer une façon de faire!

A: Quelle est l’idée centrale de votre démarche?

G: C’est la mobilité. Si les gens perdent une mobilité physique, ils doivent compenser par une nouvelle forme de mobilité. Et la plus évidente quand le corps fait défaut, c’est celle de l’esprit. Or presque tout aujourd’hui peut être dématérialisé. A commencer par le travail. Je ne parle pas ici des ouvriers qui doivent être présents sur une chaîne de montage. Mais de tous ceux dont l’action est avant tout intellectuelle. A ce propos je pense que beaucoup de gens continuent à aller au bureau parce qu’ils n’ont pas pris conscience que la société a changé. Ils font comme s'ils allaient sur une chaîne de montage. En fait ils pourraient très bien s’en passer et briser "leur chaîne". Et ce qui me passionne avec mes patients c’est de leur donner accès à une nouvelle liberté d’action qui viendra adoucir leur souffrance et leurs traumatismes. Celui qui sait agir sans bouger, tient les clés de la société de l’information dans laquelle nous entrons. D’agitation chez les gens normaux, la mobilité devient chez nous action.

A: Et vous n’avez que des réussites?

G: Non, bien sûr! Il y a ceux qui refusent d’entrer dans le jeu car ils se croient incapables d’y arriver, amoindris par des dizaines d’années de vie végétative, et ceux qui se laissent aspirer par la déprime car nous pouvons beaucoup mais certains désastres psychologiques nous laissent sans armes. Mais la grande majorité de nos patients entre dans le jeu et s’en sort très bien. Nous avons passé des accords avec de grandes entreprises pour mettre au point des programmes de réinsertion professionnelle, qui permettent en prime de trouver un nouvel emploi à la sortie du centre. Pour beaucoup de gens la dignité c’est l’emploi, et les aider à en acquérir un nouveau leur permet de sortir de la spirale infernale de l’assistanat et de la prise en charge

A: Vous gardez des contacts avec les anciens?

G: Nous les cultivons. En effet il n’y a pas plus efficace que le témoignage de quelqu’un qui est passé par une souffrance similaire à la vôtre. Aussi nous leur demandons d’animer des forums de témoignages ou même de devenir les "tuteurs"de nouveaux patients. Nous avons maintenant une espèce de club des anciens qui est très soudé et très actif. Ils reviennent d’ailleurs parfois sur place car loin d’évoquer un lieu de souffrance notre centre est plutôt vécu comme un lieu de renaissance. Un seconde maternité dans sa vie si vous voulez. Il y d'ailleurs là un des éléments clés de notre démarche; c’est la solidarité. Mais pas celle des autres, des non-handicapés, qui est souvent vécue comme de la charité et qui peut être ressentie comme insultante ou dégradante , mais celle de personnes qui sont dans le même état que vous. La solidarité de vos pairs, qui connaissent vos doutes, vos souffrances et votre mental en yo-yo.

A: Que deviennent les gens quand ils sortent de chez vous?

G: Des gens normaux. Ou plutôt des gens vivants. Car les gens normaux ne le sont pas toujours. Ils ont eu la possibilité de se poser des questions fondamentales sur qui ils étaient, sur ce qu’ils devaient faire, ils ont eu des craintes quant à leur avenir, ils se sont battus pour reconquérir une nouvelle "mobilité". Ils savent que ce qu’ils ont et ce qu’ils font ils l’ont voulu. Aussi ils ont généralement une vitalité professionnelle extraordinaire. Beaucoup travaillent depuis leur domicile, devenant ainsi des télétravailleurs. Ils le font dans l’enseignement, dans la prestation de services, dans le conseil, dans la traduction, la télésurveillance, et des dizaines d’autres métiers qui peuvent se faire sans quitter le domicile. Ce n’est bien entendu pas toujours facile de travailler là où l’on habite. Mais on les conseille pour organiser leur lieu de travail. L’avantage pour eux c’est qu’ils peuvent travailler quand ils veulent ou plutôt dans leur cas, quand ils peuvent. Ceux qui n’arrivent pas à dormir peuvent le faire la nuit par exemple. Chacun peut vivre à son rythme et n’est plus l’otage de la gestion du temps des autres.

A: Mais n’y a-t-il pas un risque d’isolement?

G: C’est le lot de toute personne dont la mobilité est très faible. Mais dans le cas présent, ils sont raccrochés à plusieurs micro-communautés à distance qui leur apportent beaucoup et surtout auxquelles ils peuvent donner énormément. Le plus dur pour beaucoup c’est de ne plus pouvoir donner. Là ils peuvent. Ils peuvent aider nos patients, ils peuvent travailler. Ils sont en mesure de passer le relais. Le fonctionnement en réseau leur permet de croiser des dizaines de personnes par jour ce qui est énorme. Leurs relations ils les méritent et ils s’y accrochent. Ils les cultivent car c’est très important pour eux, je dirais même que c’est vital. D’ailleurs nous gardons une relation étroite avec eux grâce à ces outils. Le personnel soignant peut continuer à dialoguer avec eux, à leur donner des conseils, à répondre à certaines de leurs questions. Je suis sûr que nous faisons économiser beaucoup de visites médicales à la Sécurité Sociale!


A: Croyez-vous que cette expérience soit généralisable?

G: Non, bien sûr. Nous avons la chance d’avoir une certaine autonomie de gestion ce qui n’est pas le cas de beaucoup de nos confrères. On nous a laissé faire jusqu’au jour où l’on n’a plus pu nous rattraper! Par ailleurs nous sommes dans une banlieue favorisée, ce qui fait que les professions d’origine de nos patients les prédisposent plus naturellement à ce que nous leur proposons. Ils ont aussi les moyens d’acquérir un matériel pour pouvoir l’avoir chez eux par la suite. Ce n’est pas demain matin que la sécurité sociale remboursera les ordinateurs de nos patients. Quoique en cherchant bien il y ait des institutions dont ce soit la vocation. La généralisation reposerait sur une prise de conscience du corps médical de l’utilité de préparer l’avenir quand on soigne le présent. Et ce n’est pas gagné d’avance!

A: Et vous alors, vous fonctionnez aussi en réseau?

G: Je ne vous étonnerai pas en vous disant que oui! Nous avons créé un groupe de recherche avec des médecins américains, israéliens et vietnamiens pour échanger sur les modes de réinsertion des blessés de guerre et des victimes de mines antipersonnel. Nous menons également de cette façon des travaux de groupe avec des laboratoires pour mettre au point de nouveaux protocoles. Nous le faisons généralement avec une douzaine de praticiens répartis sur toute la France. Nous gardons aussi des relations de coopération avec les fabricants de matériels de rééducation afin de les aider à progresser en leur donnant nos constatations cliniques.

A: Votre prochain grand défi c’est quoi?

G: Il a déjà commencé. Nous sommes en train de mettre au point un site grand public pour donner des idées aux personnes qui souffrent d’un handicap. Il s'appellera "Mille et une façons de vivre mieux" et regroupera des témoignages, des boîtes à idées, des adresses. Les visiteurs pourront questionner et même se faire aider à distance. C’est un site qui veut aider les gens à imaginer, qui veut leur permettre de découvrir de nouveaux horizons. Le plus excitant c’est qu’il est entièrement réalisé par d’anciens patients qui ont créé une équipe de rédaction et d’animation. Il n’y a vraiment rien de plus beau que la solidarité!

10 - François, écoles primaires

François a été l’un des promoteurs d’un projet nommé "Réseaux Buissonniers ©". Grâce à lui et à quelques autres copains une centaine de classes est entrée de plain-pied dans l’informatique communicante. Cela fait déjà 3 ans. Où en sont-ils?

Arthur: On ne compte plus les articles et les émissions de télé sur votre expérience. Vous en êtes fier?

François: De l’opération, oui. Et si les médias s’y intéressent tant c’est que je crois qu’elle a pas mal d’originalité et que sa taille et sa longévité en font un peu un modèle du genre. Je crois que notre chance a été de démarrer avant la déferlante Internet.

A: Justement comment cela a-t-il démarré?

F: La région dans laquelle j’habite voulait se lancer dans le télétravail. C’était à la mode. Elle s’apprêtait à lancer un centre de secrétariat à distance, ce qui, entre nous soit dit, n’était pas une très bonne idée, car avec ce type d’initiatives on aura vite fait de transformer le monde rural en Tiers-Monde avec des petits boulots à faible valeur ajoutée. Ce n’était pas l’idée que j’avais pour notre avenir et comme mes enfants étaient à l’école primaire et ma femme était institutrice, nous avons proposé un projet alternatif. Ce projet proposait de relier toutes les écoles primaires de notre région, et d’apprendre aux enfants à travailler et à échanger ensemble grâce à ces outils. Ceci leur permettrait de se préparer à la cyber-société et surtout cela créerait une culture de base que les enfants remporteraient avec eux à la maison. Ainsi les parents pourraient éventuellement toucher du doigt les nouvelles réalités du télétravail.

A: Quel fut l’accueil du projet?

F: Au niveau des élus et des institutionnels, il y eut une adhésion immédiate, peut-être parce qu’eux avaient vu le pouvoir médiatique d’une telle opération! Mais là je suis peut-être un peu méchant. Par contre du côté de l’Education Nationale on nous fit comprendre qu’il valait mieux rester discret, car l’institution n’avait pas de plan directeur sur ce sujet et elle n’aimait pas trop être prise de vitesse. Du côté des institutrices et des instituteurs il y eut un enthousiasme évident, même s’ils s’inquiétaient pour les heures supplémentaires qu’ils allaient devoir fournir. Sans leur enthousiasme il aurait été très difficile d’inventer ce que nous avons fait.

A: Pouvez-vous nous décrire l'infrastructure matérielle mise en place?

F: Chaque classe dispose d’un à deux ordinateurs. C’est peu mais on peut déjà faire beaucoup de choses. En effet beaucoup de classes sont multi-niveaux. Aussi chaque instituteur a-t-il créé des sous-groupes de 4 à 5 enfants qui, chacun leur tour, vont lire et écrire sur l’ordinateur. Ainsi le travail sur l’ordinateur commence et se poursuit par un travail d’équipe. En plus des ordinateurs dans chaque classe nous avons installé un serveur dont la fonction est d’être un peu le bureau de poste central de tout ce petit monde. Il peut être appelé à tout moment et permet un travail en temps décalé.

A: Ce qui veut dire?

F: Pour des raisons économiques évidentes, les ordinateurs ne peuvent pas rester connectés sur le réseau téléphonique toute la journée. Ils se connectent donc au serveur deux fois par jour pour envoyer et recevoir les documents créés. Ils restent branchés environ 10 minutes par jour ce qui est très peu et surtout très économique. Le reste du temps ils travaillent déconnectés et complètent les différents forums auxquels ils participent. Ce qui fait que ce qui est "dit" par un élève aujourd’hui ne sera peut-être lu par ses copains des autres classes que le lendemain. C’est ce que l’on appelle travailler en temps décalé. En entreprise ils appellent ça travailler en asynchrone. C’est vraiment une grande invention, car si nous avions dû rester connectés toute la journée, le coût téléphonique aurait rendu impossible l’opération. Nous avons entendu parler d’opérations du même type qui,elles, ont fait le pari de la connexion permanente et qui aujourd'hui dépensent plus de

3 000 F
par mois. Alors que dans notre cas les plus dépensiers dépensent moins de

200 F
. (chiffres 1996)

A: Et vous faites de l’enseignement à distance?

F: Ce n’est pas l’angle que nous avons privilégié. C’est ce qui se fait maintenant au collège, mais pour le primaire nous avons préféré travailler sur la dimension échange et culture autour de ces nouveaux outils. Nous souhaitons que les enfants comprennent l’utilité et sachent s’en servir avec facilité. Le principal bénéfice pédagogique est finalement de les stimuler à lire et à écrire. Et là ça a été au-delà de nos espérances. En effet les enfants adorent ce qui vient de l’extérieur. Donc ils se ruent sur les documents dès qu’ils arrivent, ils les impriment, ils les affichent et ils les commentent. De la même façon ils adorent parler à ceux qui ne sont pas dans la même classe qu’eux et ils leur envoient de nombreux documents. Ils forment une micro-communauté très dynamique et très vivante. Et comme ils disent, ils se "parlent". Ainsi l’écriture devient moins pénible car pour eux c’est un acte d’échange de type oral.

A: Vous pouvez nous donner des exemples d’échanges.

F: Chaque classe a son journal de bord. Il est visible depuis chacune des autres classes. Chaque jour les enfants y mettent ce qu’ils ont appris, ce qui s’est passé, le temps qu’il fait, les informations qui les ont marqués. Avant d’être envoyés sur le serveur les documents sont vérifiés par l’instituteur pour éliminer les fautes d’orthographe. Ceci lui donne l’occasion de les commenter en classe et donc de faire de nouveaux progrès. Il y a même plusieurs classes qui ont mis à disposition des enfants un correcteur orthographique. Comme vous le savez, un correcteur orthographique ne corrige pas automatiquement les fautes mais les souligne et propose des solutions. Eh bien ce qui est incroyable c’est que les enfants se sont pris au jeu et ont organisé une compétition contre le correcteur orthographique. Le niveau de fautes baisse régulièrement. Quand il y en a qui pensaient que la relation homme-machine était nuisible! Chaque groupe de classes choisit également des thèmes de recherches en histoire, géographie, sciences. Ils créent pour cela un forum de recherche par groupe de 4 ou 5 classes. Les enfants y déposent régulièrement leurs trouvailles et font leurs commentaires sur ce que les autres ont trouvé. Les classes non concernées par la recherche peuvent quant à elles venir mais en tant que simples lecteurs. Cela crée une forte émulation et crée un patrimoine d’informations important. Il y a également de temps en temps des concours interclasses. Il y en a un qui revient rituellement tous les trimestres; c’est le concours de poésie. Une liste d’une quinzaine de mots est proposée à toutes les classes. Les différents groupes d'élèves doivent inventer une poésie comprenant tous ces mots et la mettre en forme graphiquement. C’est à chaque fois un délire d’imagination et de fraîcheur. Dommage qu’ils deviennent adultes un jour!

A: Comment se fait l’articulation informatique et papier?

F: Les deux vivent en parfaite harmonie. Beaucoup de travaux sont préparés sur le papier avant d’être mis sur l’ordinateur. Des dessins sont faits sur le papier puis scannés pour être diffusés. Et beaucoup de documents arrivant sur l’ordinateur sont imprimés et affichés. Il y a d’ailleurs récemment eu une expérience très intéressante. Une trentaine d’enfants de différentes écoles sont partis en classe de mer. Ils ont apporté leurs ordinateurs avec eux ainsi que l’appareil photo numérique que les classes se partagent. Et chaque jour ils envoyaient un reportage complet et illustré. A l’autre bout, les enfants restés à l’école réceptionnaient ces informations, les imprimaient et fabriquaient un dazibao (journal mural) qu’ils affichaient à l’entrée de l’école à destination des parents. Ainsi Mac Luhan et Gutenberg étaient réconciliés.

A: Vous avez mené des expériences sur les langues?

F: Nous venons tout juste de commencer. Nous avons lancé un forum de discussion avec des classes de villages jumelés avec nous et parlant l’anglais. Ainsi chaque jour les enfants croisent des enfants d’Angleterre, d’Ecosse, d’Irlande et même des Etats-Unis. Bien entendu les enfants ne connaissant que très peu de mots, et ceci est le prétexte à un cours d’initiation au vocabulaire. Certains nous envoient même des messages vocaux ce qui permet d’aller encore plus loin dans la compréhension de la langue. Bien que les messages en provenance de la banlieue londonienne soient difficiles à déchiffrer même par les instituteurs. Ils ont vraiment un accent à couper au couteau!

A: Avez-vous le sentiment que ces outils aient changé les relations entre les enfants?

F: Oui, indéniablement. Je crois qu’ils ont un sentiment d’appartenance à une communauté plus large. Ils ne se sentent plus reclus dans leur classe et leur village. Ils ont repoussé les murs de leur école. Et puis il y a même des utilisations pirates de nos outils. Ils se donnent des rendez-vous grâce aux forums. On a même trouvé des billets doux dans les messageries! Je crois qu’ils se sentent plus proches et plus solidaires. Un événement récent a d’ailleurs permis de bien s’en apercevoir. Une petite fille a eu une grave maladie et a dû être hospitalisée. Par la suite elle a été opérée et a dû rester en chambre stérile plusieurs semaines. A la suite de pressions fortes des enfants, cette petite fille s’est vu doter d’un matériel portable et a pu commencer à communiquer avec toutes ses copines et copains. Certains lui recopiaient les cours, d’autres lui faisaient des dessins ou des poèmes, d’autres encore lui envoyaient des lettres d’encouragement. Le plus beau truc qu’ils aient inventé, c’est qu’ils ont préparé ensemble la fête qu’ils feraient à son retour. Comme elle n’avait droit qu’à une nourriture aseptisée elle s’est mise à délirer sur des recettes incroyables, et le plus incroyable c’est que cette fête a eu lieu, et je ne vous raconte pas la complicité et la joie de tous ces gamins!

A: Et du côté des instituteurs?

F: Ils se sont eux aussi approprié ces nouveaux outils. Ils conçoivent des cours ensemble, ils ont créé une banque de cours que tous les enseignants participant à l’opération peuvent partager ensemble. Ils se communiquent les bonnes adresses sur Internet. Ils coordonnent et préparent les sorties communes. Alors qu’ils ne voyaient pas très bien au départ à quoi l’outil allait leur servir personnellement, je crois qu’ils ne pourraient plus s’en passer aujourd’hui. Ils font maintenant partie d’une équipe pédagogique et elle aussi est solidaire. Ce qui est drôle d’ailleurs c’est que l’inspecteur d’Académie qui était à quelques années de la retraite, s’y est mis lui aussi car il a vite compris que la réalité de ses écoles passait maintenant par le virtuel et qu’il lui fallait s’adapter très vite. Je suis sûr qu’il a rajeuni de dix ans grâce à ça!

A: Et il y a des choses qui n’ont pas marché?

F: Bien sûr. Pas mal d’idées ont été testées et abandonnées. C’est la loi dans ce genre d’expérience. On a testé par exemple une relation entre les enfants et les entreprises. Des cadres étaient censés répondre à leurs interrogations sur leur avenir professionnel. Malheureusement les cadres devaient être trop stressés et ils n’ont pas accordé le temps nécessaire. Les enfants ont été très déçus. Nous avons également essayé de connecter des classes avec le Québec. Mais pour des raisons d’incompétence de l’autre côté de l’Atlantique la connexion n’a jamais pu être réalisée. Heureusement que les Américains ont été plus réactifs. En général tout ce qui a mal marché était dû à un manque d’investissement en temps ou à des problèmes techniques mal maîtrisés.


A: Et quels sont vos prochains projets?

F: Nous en avons des tas! C’est vraiment un domaine où la créativité peut s’exprimer à loisir. Nous allons créer des forums sur l’écologie avec des représentants de l’Office National des Forêts et des Parcs Nationaux et Régionaux voisins. Nous allons maintenant intégrer les parents dans des forums entre eux et les enseignants. Mais le plus excitant c’est le projet des "Sites Buissonniers ©".

A: Vous pouvez nous en parler?

F: Oui, mais il ne faut pas le répéter. C’est encore confidentiel. Lorsque Internet est arrivé tout le monde s’est réveillé, en se disant: "cette fois il va falloir y aller". Et le discours politique ambiant est devenu: "toutes les classes doivent être connectées à Internet". Ce qui est stupide et largement insuffisant. Le problème n’est pas tant de se connecter sur Internet que d’exister sur Internet. Or pour exister il faut produire. Surfer sur Internet n’est pas pédagogiquement une grande avancée. Par contre élaborer un site, y créer des espaces d’interactivité, faire des recherches pour les publier nous semblent donc être beaucoup plus prometteur. Pour cela nous allons mettre à disposition de chaque classe un site qu’elle pourra créer et faire vivre. Nous lui demandons préalablement un projet de site car nous souhaitons qu’il y ait un projet pédagogique derrière chaque site. Ensuite les classes pourront créer toutes les pages qu’elles voudront, et surtout elles pourront créer des salles de rencontre arrimées au site où elles pourront inviter nominativement qui elles voudront. Elles parleront peut-être enfin aux petits québécois. Au travers de cette opération nous voulons démontrer qu’il devient urgent de devenir producteurs de contenus, car il ne sert à rien de se plaindre de l’hégémonisme anglo-saxon sur le Net si on ne pense pas à créer nous-mêmes des contenus.

A: Qu’est-ce qui vous rend aussi enthousiaste?

F: La façon dont les enfants s’approprient et détournent les outils que nous leur mettons à disposition. La vie qu’ils y créent est tout simplement impressionnante. Certes nous leur avons donné les moyens de communiquer, mais eux nous montrent avec candeur et énergie un nouvel horizon.

11 - Elie, retraité

Elie a 75 ans. Il y a un an son petit-fils lui a fait découvrir Internet. Depuis il devient impossible de le détacher de son écran. Il a converti tous ses amis, et ils forment maintenant une micro-communauté de près de 50 personnes. Il n’y a vraiment plus de "papys"!

Arthur:Alors, comme ça vous êtes devenu un cyber-papy!

Elie: ça a l’air de vous étonner! Mais je vais vous rassurer. On ne perd pas tous ses moyens intellectuels le jour de sa retraite! Je dirais même que l’on peut enfin en profiter, loin du stress et de la pression du quotidien. On devient enfin disponible pour de grandes aventures. Et Internet c’est une merveilleuse aventure pour moi et mes amis.

A:Qu’est-ce qui vous a séduit dans Internet?

E: L’infini tout d’abord. C’est peut-être en réaction à l’absence de travail "obligatoire" mais le fait de savoir que des millions d’informations sont là, prêtes à être consultées, c’est vraiment formidable. On est sûr d’avoir de l’occupation pour longtemps. Et puis j’avais la chance d’habiter une ville câblée ce qui fait que depuis mes premiers pas j’ai eu droit à un Internet haut de gamme, car, comme vous le savez, "surfer" sur Internet sur le câble permet d’aller vraiment très vite.

A:Et quels sont vos principaux centres d'intérêt?

E: Je m'intéresse à tout ce qui touche à la médecine, à la nourriture, à l’énergie. Je vous précise tout de suite que ce n’est pas la médecine traditionnelle qui m'intéresse mais plutôt ce que l’on a coutume d’appeler les médecines parallèles. Elles s’intéressent à l’homme et ne le prennent pas pour un simple tas d’organes, elles! J’ai tellement eu de drames avec la médecine traditionnelle, que je me suis juré d’éclairer d’autres voies, et Internet me permet de travailler dans ce sens.

A: Comment vous y prenez-vous?

E: Comme dans tout il faut d’abord chercher ! Donc tous les jours je cherche. Grâce aux moteurs de recherche, je cherche des sites, je les visite et j’en retire tout ce qui me semble intéressant. Je stocke ces matériaux sur mon ordinateur pour pouvoir les partager ultérieurement. Mon seul gros problème c’est que je ne parle pas bien l’anglais. Et comme vous le savez il y beaucoup de sites en anglais. Alors ce que je fais c’est que lorsque je vois un site intéressant, j’ai un système de traduction automatique qui me permet de voir si le document est intéressant. Bien sûr ça traduit en petit nègre. Et si l’article est intéressant je le fais passer à mon petit-fils qui fait une maîtrise d’anglais. Généralement il me renvoie la traduction par retour d’E-mail. Mais il y a dans mon domaine de très bons sites francophones, surtout en Suisse et au Québec. J’ai l’impression que les Français préfèrent garder leur information!

A: Justement vous constatez de grosses différences culturelles entre les sites?

E: C’est peut-être un peu caricatural, mais les Québécois donnent l’impression de se battre pour leur identité, leur culture et leur apport, les Suisses ne diffusent que ce dont ils sont sûrs, les Français affichent surtout leur ego et les Américains sont capables du meilleur comme du pire. Mais les choses évoluent en France. On sent que la culture est en train de se diffuser et que les pionniers bidouilleurs sont en train de céder la place à ceux qui ont réellement quelque chose à dire.

A: Et une fois que vous avez accumulé toute cette information?

E: Eh bien là je la partage! Nous avons créé une petite association avec quelques amis et nous mettons en commun toutes nos trouvailles pour essayer d’en tirer les bons enseignements. Comme nous n’habitons pas au même endroit nous le faisons une fois de plus par Internet! Nous nous sommes fait installer un forum de discussion réservé aux seuls membres de l’association. Je ne sais pas si vous en avez déjà utilisé mais c’est très surprenant. En effet on peut mettre son information quand on veut. Et l’information est accessible aux autres à tout moment. Et en plus chaque fois que l’on fait une remarque, cette remarque s’attache juste en dessous du document. On ne perd jamais le fil. Mais il faudra que je vous montre, ce n’est pas facile à expliquer avec des mots. L’important c’est que nous nous causons tous les jours grâce à ça. Les caractères de chacun ressortent bien , car avec l’informatique c’est difficile de masquer son comportement. Il y "p’tit prof", toujours là pour nous expliquer ce qu’il croit que nous n’avons pas compris, "Trotsky" qui n’arrête pas de soutenir des thèses un peu excessives, "Lamartine" qui a une vision très angélique de la nature humaine, "capitaine" qui dit toujours que c’est le bazar dans nos discussions. Moi ils m’ont appelé "Socrate" car ils trouvent que je philosophe un peu trop! Comme vous voyez on s’amuse comme des gamins !

A: Et vous faites quoi de ce que vous trouvez?

E: On vient juste de lancer notre propre site. On a découvert récemment une société qui nous permettait de fabriquer notre site tout seuls, directement depuis notre navigateur. Alors on s’y est mis. J’ai un neveu qui est assez fort en dessin qui nous aide à mettre en page et on publie les textes les plus intéressants et les idées les plus utiles. On organise même des débats entre des homéopathes, des naturopathes et des médecins traditionnels. Je peux vous assurer que ça déménage et qu’on est bien loin des émissions galvaudées et cacophoniques de la télé.

A: Comment ça se passe ces débats?

E: C’est très simple. On fait mettre à disposition un forum de discussion sur notre site. Seuls les invités ont un droit d’écriture dans ce forum. Mais tous les visiteurs peuvent venir regarder et lire les débats. C’est très vivant et surtout dès que les gens écrivent ils sont moins irresponsables que lorsqu’ils parlent. C’est donc d’un très bon niveau.

A: Mais tout ça doit vous coûter une fortune?

E: Très exactement 220 francs par membre par mois. C’est à peine plus cher que la télé par satellite mais au moins c’est intéressant! Et en plus on peut faire plein d’autres choses.

A: Ah bon, vous trouvez encore le temps de faire autre chose!

E: Il y a vingt-quatre heures dans une journée. Ça laisse du temps. Donc pour revenir à mon sujet, je suis originaire d’une petite ville d’Afrique du Nord, et lorsque nous sommes venus en France, contraints et forcés par les événements, notre famille et nos amis ont été dispersés dans toutes les régions. Au début on organisait des réunions régulières. On était dans la force de l’âge et

1000 kilomètres
dans le week-end ne nous effrayaient pas. Ensuite nos relations se sont espacées pour se résumer aux voeux de nouvel an. Et tout récemment un de mes amis d’enfance a lancé un site sur notre ville natale pour permettre de nous retrouver. Et ma grande surprise a été de voir que je n’étais pas une exception. Nous sommes aujourd’hui une vingtaine à nous retrouver et à alimenter ce site. Nous publions les meilleurs photos de nos albums, nous annonçons les naissances, les mariages et le reste. Et c’est grâce à Internet que nous allons créer une rencontre de tout le monde l’année prochaine. Vous voyez, l’informatique ça rapproche.

A: En fait vous vivez dans votre micro-communauté de papys!

E: Pas seulement, et vous faites bien d’en parler. Nous échangeons beaucoup aussi avec nos enfants et nos petits-enfants. Nous avons créé un forum de famille. Ça remplace le courrier. D’ailleurs plus personne n’envoie des lettres aujourd’hui. Ce forum a recréé un lien entre nous tous. Chaque jour il y a des nouvelles, des photos, des blagues, des rumeurs. Il y a même des recettes de cuisine. Il y a vraiment beaucoup de bonne humeur. Les enfants adorent ça. Ça ne remplace pas une famille habitant au même endroit, mais c’est quand même formidable.

A: Et vous faites quoi avec les papys pas branchés?

E: Du prosélytisme. En effet chacun d’entre nous fait une conférence par mois dans des maisons de retraite. On a appelé cette conférence "Devenez un papy surfeur". Comme les gens n’ont pas grand-chose à faire ils viennent et là on en piège un certain nombre. On ne se fait pas que des amis chez les mamies, car assez bizarrement ce sont surtout les papys qui viennent vers Internet. Ils ont peut-être besoin de s’évader. Mais là je suis peut-être un peu misogyne!

A:Mais il n’y a pas d’ordinateurs dans les maisons de retraite!

E: Justement, on a créé une association, une de plus, pour équiper les maisons de retraite. Des entreprises nous donnent leurs ordinateurs vieux de deux ou trois ans. On achète quelques pièces pour les mettre à niveau. Et en voiture Simone! Vous savez il ne faut pas des ordinateurs très puissants pour aller sur Internet. C’est plutôt les "tuyaux" et les serveurs qui doivent être puissants.

A: Vous avez des regrets rétrospectifs de ne pas avoir connu ça plus tôt?

E: Bien sûr. Quand je vois ce que j’aurais pu faire dans mon travail avec de tels outils. On n’avait même pas le fax à l’époque. Et il fallait se débrouiller. Ce qui m’étonne c’est que les entreprises n’ont pas l’air de se ruer dessus. Je vois mon fils, qui est dans une des plus grandes sociétés françaises, il me dit que les gens sont plus attirés par les téléphones portables que par Internet. Ah bien sûr ils en parlent beaucoup! Mais ils ne font pas grand-chose de concret. C’est un peu le monde à l’envers. C’est ceux qui en ont vraiment besoin qui hésitent et ceux qui pourraient s’en passer qui se ruent dessus.

A: Vous avez le temps d’imaginer d’autres projets?

E: Plus on en fait plus on a d’idées. Comme on dit, "on n’apprend pas à nager au bord de la piscine"! Mais nous qui y sommes jusqu’au cou on apprend tous les jours et en plus on a plein de nouvelles idées. On va créer des groupes d’échanges électroniques avec des écoles primaires, pour leur parler de notre histoire et de ce que nous avons vu. C’est peut-être un peu différent de ce qu’il y a dans les livres. On va aussi monter des séances d’initiation à Internet pour les enfants et les adolescents. En effet on s’est rendu compte que beaucoup de parents ne peuvent pas retrouver leurs enfants avant 19 ou

20 heures
. Alors on va aller les prendre à la sortie de l’école ou du collège et la Mairie va nous prêter une salle équipée. On leur apprendra ainsi à chercher et à dialoguer via Internet. C’est mieux que de s’ingurgiter des dessins animés ou des jeux débiles.

A: Mais vous n’avez plus de loisirs?

E: Parce que vous ne pensez pas que ce que nous faisons c’est pas des loisirs? Le travail c’est ce qui contraint. Les loisirs c’est ce qui libère. D’une certaine manière je crois que je n’ai jamais travaillé!Par contre si vous avez une vision traditionnelle des loisirs comme les voyages par exemple, j’en ai également. Je fais deux grands voyages par an. Un dans chaque hémisphère. Eh bien entendu beaucoup de choses se préparent et se poursuivent sur Internet.

A: Vous êtes vraiment incorrigible!

E: Non, j’ai simplement beaucoup d’appétit. J’ai faim d’échanges, j’ai faim d’aventures, j’ai faim de découvertes. Et je n’ai jamais vu de table aussi garnie que celle d’Internet. Avec un peu d’imagination et beaucoup d’enthousiasme on peut y vivre de très grandes joies.

12 - René, Syndicaliste

René est ce que l’on peut appeler un vieux militant. Il a été de toutes les luttes et il a une réputation de pragmatique entêté! Depuis un an il anime le groupe d’action "Syndicalisme et nouvelles technologies" et a pris de nombreuses initiatives qui ont beaucoup fait avancer son syndicat au point d’en faire à ce jour une référence en la matière.

Alexandra: Alors, vous êtes devenu le Bill Gates du syndicalisme!

René: Vous comprendrez facilement que je ne peux pas accepter cette comparaison, d’une part par humilité, d’autre part parce qu’il n’est pas exactement un représentant de la classe ouvrière! Cela étant dit, si vous voulez dire que l’informatique m'intéresse, c’est vrai et j’y suis maintenant jusqu’au cou !

A: Comment un homme de terrain comme vous en est-il arrivé là?

R: Le plus simplement du monde. Nous avons souvent des rencontres avec des camarades d’autres pays et il y a deux ans nous avions croisé des scandinaves lors d’un congrès européen. Ils nous avaient beaucoup amusés car ils étaient venus avec des ordinateurs portables et n'arrêtaient pas de taper dessus. Vous imaginez bien qu’en bon français nous nous étions pas mal moqués d’eux. Heureusement ils avaient de l’humour et ils nous ont proposé de nous montrer comment l’informatique devenait une arme de militant. Et là ça a été le choc, la révélation. Le choc fut tellement fort qu’une commission "nouvelle technologies" fut créée sur-le-champ et quand il fallut un responsable c’est une fois de plus tombé sur moi!

A: Comment l’informatique peut-elle créer un "choc" chez un syndicaliste?

R: De l’informatique nous ne connaissions auparavant que l’informatique de production et l’informatique de gestion. Nous les avions bien entendu satanisées car elles étaient pour nous synonymes de pertes d’emploi et d’exploitation. L’informatique jouissait donc à nos yeux d’a priori très défavorables et dès que nous voyions des ordinateurs nous avions un léger mouvement de recul. C’était l’outil des cadres, pas l’outil des ouvriers! Mais l’informatique que nous ont montré nos camarades scandinaves c’était tout autre chose. C’était un vrai outil de communication, de coordination, de collaboration. Avec leurs ordinateurs ils pouvaient atteindre toutes leurs structures, diffuser des projets de tracts, coordonner leurs négociations et même souvent être en avance sur les systèmes d’informations des patrons car comme vous le savez les patrons ne sont pas les plus accros en matière d’informatique. En quelque sorte l’informatique était devenue pour eux un outil de combat, rapide et efficace.

A: Vous vous y êtes pris comment pour réfléchir à ces nouveaux usages?

R: On a eu de la chance car un de nos copains était dans une grande entreprise qui venait de se lancer dans une implantation de groupware au sein de ses agences.

A: C’est quoi le groupware?

R: C’est l’utilisation des outils informatiques pour le travail en groupe. Car il faut bien reconnaître que la grande majorité de nos actions sont des actions qui mettent en jeu des groupes. Or la réalité des organisations et des comportements pousse plutôt vers l’individualisme. Tout dans notre société est fondé sur la performance individuelle, alors que rien ne peut exister sans une efficacité collective! Donc, le groupware c’est un moyen d’aider les gens à mieux travailler ensemble. Et dès que notre copain nous en a parlé on a décidé de mettre notre groupe de travail en "coopération électronique". Il n’y a que l’action qui permet d’apprendre. On laisse les études et les audits aux cadres. Nous on va voir comment ça marche de l’intérieur.

A: Vous avez les moyens dans le syndicalisme, ça a dû vous coûter cher!

R: C’est vrai que c’est pas donné. Et il a fallu batailler ferme en interne pour trouver les budgets. En fait ça concernait plusieurs budgets et il a fallu négocier avec plusieurs responsables nationaux. Et comme l’informatique a mauvaise presse il a fallu dépenser beaucoup de salive. Vous n’imaginez pas combien la technologie est gourmande en salive! On a eu droit à tous les arguments débiles et à toutes les idées reçues.

A: Du style?

R: L’informatique c’est inhumain, c’est la fin des relations. Tout le monde va pouvoir nous voler notre information. On va passer notre vie sur les ordinateurs. Ca va coûter très cher. Et tout à l’avenant. Il y a certains jours ou j’ai failli tout envoyer en l’air, mais à chaque fois je me raisonnais en me disant que ces bêtises étaient l’expression d’une grande ignorance et qu’il fallait expliquer et montrer sans compter nos efforts. La cause valait bien cela!

A: Vous avez obtenu gain de cause au bout de combien de temps?

R: Au bout de six mois. Ils ont craqué et nous ont affecté un budget d’expérimentation. On s’est vite mis au boulot et on a créé des forums électroniques entre les participants qui étaient un peu dispersés sur le territoire. Les forums électroniques permettent de discuter comme si on était dans la même salle, alors que nous nous trouvons parfois à plusieurs centaines de kilomètres les uns des autres, mais surtout permettent de mettre nos contributions même si nous ne sommes pas là tous en même temps. C’est ça qui est vraiment extra! Parler quand on a le temps, et consulter quand on est disponible. Les spécialistes et les consultants appellent ça "travailler en asynchrone". Et c’est vraiment formidable de pouvoir travailler à une douzaine dans ces conditions car c’est vraiment une communication sans pression sur notre temps. C’est le contraire du téléphone portable où on donne aux autres les moyens de nous importuner encore plus! ça c’est vraiment du faux progrès.

A: Pourtant tout le monde en veut

R: Avec le matraquage publicitaire qu’il y a, ce n’est pas étonnant. Et reconnaissons-le c’est plus facile à comprendre car c’est la prolongation d’un outil connu. Alors que dans le cas de l’informatique c’est un usage totalement nouveau donc plus complexe.

A: Revenons à votre expérience, vous avez rencontré des problèmes?

R: On a rencontré que ça! L’installation des machines, l’installation du serveur, les communications. Tout a été pénible et chaotique. Des gens normaux auraient tout laissé tomber. Mais comme tout le monde nous attendait au tournant on a tenu bon. Et puis finalement les choses se sont mises en ordre et maintenant tout est rôdé. Personne ne pourrait imaginer de fonctionner sans ces outils. C’est devenu partie intégrante de nos vies.

A: Concrètement vous faites quoi?

R: Je vous parlerai d’abord de notre groupe. Nous avons un système de réunion en continu. Nous y mettons les sujets, en débattons et même prenons des décisions. Ce qui fait que nous avançons beaucoup plus vite qu’avant. Nous avons moins de réunions qu’avant, donc moins de déplacement et de temps perdu et surtout moins de frais. Car il faut bien reconnaître que les réunions sont le plus fabuleux moyen de perdre du temps. Entre ceux qui arrivent en retard, ceux qui ne suivent pas, ceux qui n’ont rien préparé, ceux qui parlent pour ne rien dire, c’est un gâchis à la puissance dix. En tant que syndicaliste on pourrait s’en réjouir car la perte de temps est créatrice d’emplois mais il y a des limites et elles ont été franchies depuis longtemps. Au fur et à mesure de nos réunions nous publions les résultats de nos travaux dans un journal électronique, qui lui est visible maintenant de tous les membres de notre syndicat. Nous avons même mis en place un système de vote électronique. Quand quelqu’un veut aborder un sujet qu’il sait polémique, il lance d’abord un vote électronique à bulletins secrets et ensuite on discute ensemble des résultats dans notre forum. On se rend compte au fur et à mesure que les gens s’expriment plus grâce à ces outils, car avant c’était la prime à l’oral, en quelque sorte la prime aux "gueulards", maintenant même les plus discrets ont accès à la parole. Incroyable, non, l’informatique nouvel outil de démocratie dans un syndicat!

A: Vous exagérez peut-être un peu! Quels sont les autres usages généralisés?

R: Bien sûr nous avons privilégié tous les outils de "combat". Nous avons par exemple un catalogue des scénarios de crise qui est régulièrement mis à jour et qui est accessible par tous les responsables de sections. Il y a aussi un bureau de crise "virtuel" toujours joignable et qui va pouvoir épauler les camarades en lutte sur le terrain. C’est un peu comme une équipe conseil qui a l’avantage de pouvoir garder la tête froide. On a aussi des forums d’aide aux négociations. Les négociateurs se font épauler à distance par des experts qui leur communiquent les bons documents, les informations à jour et les conseils stratégiques. En gros plus personne n’est isolé sur le terrain. On a aussi des espaces de retour d’expériences, des lieux de diffusion de scoops et d'indiscrétions! Ce qui auparavant était réinventé dans chaque section est maintenant très souvent partagé et réutilisé. Depuis peu nous avons créé des espaces d’aide au lobbying pour pouvoir mieux étudier les projets de loi et mieux trouver les arguments, exemples et alliés.

A:Vous vous comportez comme une multinationale! Ça ne vous dérange pas?

R: Si j’ai appris une chose en trente ans de syndicalisme c’est qu’il faut savoir parfois utiliser les mêmes armes que nos adversaires. Et là c’est vraiment évident. La communication électronique devient un atout déterminant. Et nous ne pouvions plus lutter avec des outils aussi anarchiques que le fax et le téléphone. Nous continuons bien sûr à les utiliser mais avec grande modération, car ces outils mettent un "bordel" fou dans l’information. La maîtrise de l’information et des outils de communication est un atout capital pour des gens qui, comme nous, veulent obtenir des résultats. Notre avantage c’est que nous avons des objectifs, des projets et une motivation. C’est peut-être pour cela que ces outils marchent aussi bien. Car quand on voit ce qui se passe dans beaucoup d’entreprises les résultats ne sont pas toujours à la hauteur. Les gens qui n’ont rien à se dire ne peuvent pas vraiment tirer profit des outils de communication. Ça ne vous étonne pas vous que moins les gens ont de choses à se dire, plus ils disposent de nouveaux outils de communication!

A: J’en vis, je ne vais pas critiquer! Quels sont pour vous les grands bénéfices?

R: D’abord moins de temps perdu. Que ce soit en réunions, en appels téléphoniques, en recherche de documents. Ensuite moins de dépenses. En transport, en impressions, en hôtel. Moins de bazar. Dans les informations, les échanges, les décisions. Plus d’échanges et de coordination. Plus de réutilisation des choses intelligentes inventées ailleurs. Plus de cohésion et d’organisation. Plus de réactivité et de réflexes face aux événements. Plus de participation, chacun avec ses moyens et à son rythme. J’arrête là car vous allez me trouver trop enthousiaste, je le sens dans votre regard!

A: C’est vrai que je ne m’attendais pas à trouver un syndicaliste amoureux transi de la technologie. Quels conseils donneriez-vous à d’autres syndicalistes ?

R: N’attendez plus. Sortez de vos idées reçues. N’acceptez pas de rester des analphabètes de la technologie. Ouvrez les yeux, testez, éprouvez. Ayez de la constance et de la volonté car la première marche est un peu haute. Utilisez la technologie pour interagir plus que pour diffuser. Le vrai progrès c’est de pouvoir échanger grâce aux machines, pas de faire des tracts sur écran!

A: Quelle est votre prochaine grande idée?

R: Nous allons créer un centre de formation des militants. Ils pourront grâce à des sites Web privés et disposant de salles de cours venir mettre à jour leurs connaissances, peaufiner les stratégies, échanger leurs expériences. Cela devrait contribuer à la cohésion de notre culture et à la diffusion rapide des meilleures connaissances. Dans un an il devrait y avoir près de 3000 syndicalistes-étudiants. Ils peuvent se préparer en face!

A: Bon courage!

13 - Pierre-Yves, directeur de grande école

Pierre-Yves dirige depuis deux ans l’une des plus grandes écoles de management. Son objectif essentiel était de moderniser ses méthodes pour les mettre en harmonie avec le prestige et le rang de l’école. Rude épreuve que la sienne!

Alexandra: Lorsque vous avez pris les commandes de cette école quelles furent vos premières impressions?

Pierre-Yves: A part celles qui touchent à mon ego que vous imaginez sans peine, j’ai été stupéfait par l’archaïsme des méthodes de travail et d’enseignement. Venant du monde de l’entreprise privée je ne m’imaginais pas que les futurs cadres puissent vivre dans un environnement aussi peu moderne. Je ne parle pas ici des locaux ou des matériels, mais des mentalités, notamment celles des enseignants et de leurs méthodes.

A: Quels étaient les défauts de vos enseignants?

P-Y: Ils se croyaient au 19 eme siècle. Ils vivaient sur l’inertie. Ils cultivaient gentiment la relation maître-élève. Ils faisaient de la compilation d’ouvrages et distribuaient des polycopiés. Ils parlaient de choses qu’ils n’avaient jamais vues ou vécues. Enfin rien que de très classique dans l’enseignement supérieur!

A: Pourtant vous êtes l’une des plus grandes écoles, ce n’est pas par hasard!

P-Y: Il n’y a pas de hasard, bien entendu mais la raison n’est pas là où vous croyez. La sélection à l’entrée est tellement dure que seuls les génies s’en sortent. Et avec des génies on fait de grandes écoles, même avec des professeurs moyens.

A: Et vous, vous avez voulu moderniser tout ça!

P-Y: Bien entendu! Et il m’a semblé logique de très vite proposer un Plan Internet pour l’Enseignement à tous les enseignants. L’idée était simple. Tout ce qui comportait une forte valeur ajoutée liée à l’enseignement en salle devait être conservé sous cette forme. Tout ce qui pouvait se faire en télé-enseignement devait progressivement être reconverti.

A: Vous entendez quoi par valeur ajoutée?

P-Y: Dans le cycle d’enseignement supérieur que suivent nos étudiants ils ont des milliers de choses à découvrir et à apprendre. Ces choses là ils les apprendront de leurs stages, de leurs lectures, de leurs travaux de groupe et bien entendu des enseignants. Si l’enseignant se contente de débiter un cours sans y apporter d’interaction, la valeur ajoutée est quasi nulle. Un livre ferait aussi bien l’affaire. C’est pour cela que j’ai fait procéder à ce que l’on appelle une "analyse de la valeur" qui permettait de vérifier le bien-fondé d’un cours en salle pour les matières enseignées. Les résultats furent accablants. 70 % des cours auraient pu être remplacés par des distributions de livres!

A: Quelle fut la réaction des enseignants?

P-Y: Grégaire et corporatiste comme cela était prévisible. Entre ceux qui prétendaient qu’il ne fallait rien brusquer, que je n’avais pas tout compris, que l’enseignement ce n’était pas une entreprise et ceux qui me menaçaient de quitter le navire, j’ai passé un mauvais quart d’heure. Je l’avais cherché. Un mammouth peut devenir agressif quand il se sent menacé.

A: Et quelle fut votre réaction à leur réaction?

P-Y: J’étais conforté dans mes hypothèses. Il fallait tout changer et très vite. Et je ne pouvais pas m’appuyer sur eux. Il me fallait donc les contraindre à évoluer en travaillant directement avec les étudiants.

A: Vous avez court-circuité le système d’autorité!

P-Y: J’ai fait ce que j’ai pensé être juste pour défendre l’institution contre elle-même. A un moment où toute la planète était en train de réinventer la pédagogie, je ne pouvais pas me permettre de laisser-aller. Si l’autorité a tort il ne faut pas hésiter à la court-circuiter. Nous ne sommes pas à l’armée. Bien que cela puisse se discuter même à l’armée. Mais là je sors du sujet! En fait mon premier acte de "collaboration" avec les étudiants fut de mandater deux groupes pour faire une étude prospective sur les usages des nouvelles technologies dans l’enseignement.

A: Pourquoi deux groupes?

P-Y: Pour créer une saine émulation et pour éviter d’aller vers un consensus mou! Et les résultats furent à la hauteur. Les deux scénarios étaient assez différents. Le premier s’intitulait: "Vers une école pour nomades". Le second: "Un enseignement sans enseignants". Les deux proposaient des solutions brillantes et plausibles. Le premier visait à permettre aux étudiants de s’immerger dans la réalité en ne gardant qu’un lien électronique avec l’école pour recevoir les enseignements et pour se faire aider à distance. Le second mettait l’accent sur la notion de tutorat, chaque étudiant ayant un patrimoine de connaissances à digérer, et disposant de tuteurs à distance pour l’aider dans ses difficultés face à la réalité. Ces tuteurs pouvaient être aussi bien des professeurs reconvertis que des cadres d'entreprises qui acceptaient un engagement sur toute la durée de la scolarité de la promotion.

A: Et vous avez choisi quel scénario?

P-Y: Aucun! J’ai fait un choix philosophique et ensuite j’ai procédé par itération. Qui est assez génial et imprudent pour décréter un nouveau mode pédagogique sans avoir exploré plusieurs voies? Mon choix philosophique était le suivant. L’enseignant devait devenir un tuteur, un coach comme disent les Américains. Son rôle devait être de stimuler, d’orienter, d’adapter, pas de prendre en charge. Ma première action fut de doter chaque étudiant d’un ordinateur portable et d’y installer prioritairement des applications de travail en groupe.

A: Et pour l’argent?

P-Y: Pour un bon projet il y a toujours de l’argent. Soit par budgets complémentaires, soit par des économies sur des choses qui ne servent à rien. Nous avons dans notre cas eu l’appui de trois sponsors qui étaient intéressés comme nous à défricher de nouveaux aspects de la pédagogie. Il fallut donc leur apprendre à travailler en groupe grâce à leurs portables. Nous les avons formés. Nous avons créé des groupes de travail. Nous avons défini avec eux des sujets de recherche. Et ils se sont mis à produire. Ils ont digéré ces nouvelles technologies à très grande vitesse et ils ont vite éprouvé les bénéfices incroyables liés au partage de l’intelligence et des savoir-faire. Et ce qui était prévisible est arrivé. Les enseignants voyant le train partir à grande vitesse ont décidé de se joindre aux étudiants. Il était temps car ils risquaient de perdre définitivement le contact.

A: Alors, maintenant comment ça marche?

P-Y: Il y a plusieurs facettes qui sont maintenant très au point. Pour ce qui est de la diffusion des cours ils sont systématiquement diffusés électroniquement. Les cours sont publiés progressivement pour permettre à chacun de digérer ces nouveaux acquis. Les étudiants et les professeurs se retrouvent en salle uniquement pour commenter, pour compléter ou pour approfondir les cours diffusés électroniquement. Les commentaires et les questions se font également électroniquement et il est réjouissant de voir la quantité et la richesse des angles traités. Du fait de cette forte interactivité entre les profs et les étudiants, les cours sont constamment remaniés et maintenus. Finie la routine et les cours-carbone. Bien entendu ces cours ne sont diffusés qu’aux étudiants référencés et tous les espaces électroniques ne sont accessibles que si l’on dispose de son mot de passe. Un autre intérêt de ce mode de diffusion est que l’étudiant dispose d’un véritable patrimoine pédagogique digital qu’il pourra consulter ultérieurement et qui pourra bénéficier de mises à jour.

A: Et pour les examens?

P-Y: Ils sont également traités électroniquement. Certains sont pratiqués individuellement, d’autres sont collectifs et les étudiants disposent pour cela de forums de discussions privés où ils peuvent mettre au point leurs stratégies et leurs documents. Si l’enseignement doit préparer à la vie réelle en entreprise, j’ai l’impression qu’ici ils sont même un peu en avance.

A: Vous utilisez la visioconférence?

P-Y: Nous l’utilisons fréquemment mais toujours en complément d’outils de forums de discussions asynchrones. Quelques exemples; pour les langues nous organisons souvent des visioconférences avec des professeurs allemands, espagnols ou anglais. Leurs interventions sont systématiquement précédées de textes mis à disposition dans les forums. De même des dialogues s’établissent via les forums dans les jours qui suivent leurs interventions. Nous avons également des invités prestigieux grâce à la visioconférence. Nous avons eu récemment Soros, Al Gore et Andrew Grove. Ces interventions avaient été préparées par les étudiants grâce là aussi à des forums électroniques. Ils en avaient fait une synthèse qu’ils avaient fait parvenir par E-mail aux intervenants. Chacune de ces conférences fut d’ailleurs suivie de débats en salle et électroniques particulièrement houleux et polémiques.

A: Mais vous ne craignez pas de perdre l’esprit d’école?

P-Y: C’est vrai que c’est un risque et nous y veillons. Nous créons avec les étudiants de nombreux événements, de grandes fêtes, nous lançons des défis. Nous allons bientôt lancer une nouvelle initiative qui devrait d’ailleurs aller dans le sens du renforcement de l’esprit de notre école. Nous allons lancer le parrainage électronique des nouveaux étudiants. Ainsi chaque nouvel étudiant aura un tuteur choisi parmi les anciens. Leur relation sera une alternance de rencontres physiques et un suivi par ordinateur. Cela permettra à l’étudiant de bénéficier de la présence d’un ancien sans pour autant lui "consommer" trop de temps. Dans la foulée de cette opération nous pensons proposer aux anciens des séminaires sur Internet pour leur permettre d’actualiser leurs connaissances. Les nouveaux étudiants intégrés constitueront la force de vente de ce nouveau service. Ainsi, si tout le monde est plus actif, l’esprit de l’école n’en sera que plus vivace!

A: Comment gérez-vous l’apprentissage?

P-Y: De très près! En effet nous gardons grâce aux équipements des étudiants une présence soutenue pendant toutes leurs périodes en entreprise. Ils peuvent dialoguer à distance avec tous les enseignants afin d’obtenir des éclaircissements sur les réalités auxquelles ils sont confrontés. Ils peuvent aussi se faire épauler par leurs autres camarades et nous sommes assez surpris des apports d’expertise que se font les étudiants entre eux. Ainsi l’apprentissage n’est pas un tunnel dans lequel ils disparaissent, mais reste totalement connecté à l’école et à son système d’enseignement.

A: Vous nous décrivez un système idyllique, mais est-ce vraiment la réalité?

P-Y: Pas pour tout le monde c’est vrai! Nous avons perdu près de 30 % de nos enseignants. Ils ont été remplacés par des hommes d’entreprise et par des enseignants de l’étranger. Entre 20 et 25 % de nos étudiants ont de très grosses difficultés la première année. Il faut les épauler et les secouer pour ne pas les perdre corps et biens. Mon analyse est que l’enseignement secondaire ne prépare pas à l’autonomie. Tout est pré- mâché et peu interactif. Notre système d’enseignement demande lui de l’initiative, de l’auto-contrôle et de la curiosité. Nous avons également un problème plus matériel. Environ 10 % des ordinateurs sont volés tous les ans. Nous avons dû instaurer un système de franchise pour rendre les étudiants plus responsables.

A: Revenons aux enseignants, comment les choses se passent entre eux et vous?

P-Y: Ils ont toujours une petite méfiance à mon égard, mais ils reconnaissent que les changements ont été salutaires pour l’école et pour eux. Il y en a même certains qui ont réussi à vendre des téléséminaires à des entreprises avec lesquelles nous travaillons. Nos systèmes commencent donc à se propager vers l’extérieur, et tout cela grâce aux professeurs! Ils ont découvert qu’après un investissement important pour remanier leurs cours et les adapter aux supports multimédia, le travail devient plus simple car ce sont finalement les étudiants qui font 90 % de la maintenance.

A: Vous croyez à une université sans campus?

P-Y: Pas pour les 20 ans qui viennent car ce serait trop en rupture avec nos systèmes d’éducation. Les exemples américains mis en avant par les médias sont des caricatures et ne formeront en tout cas pas des élites. Les années qui viennent seront celles du métissage des méthodes et des outils. Ce seront des années de transition. Rien de puissant et de durable ne peut se bâtir s’il n’y pas une relation de confiance à la base de tout enseignement. Je crois donc à l’avenir des profs même si je ne leur fais pas la vie facile. A eux d’inventer leur nouvelle valeur ajoutée, mais une chose est sûre: elle passera forcément par un usage pertinent de l’informatique.

14 - Thierry, chirurgien

Thierry est urologue à Biarritz - Après 15 ans à l'hôpital il a rejoint le privé. Pour continuer ses recherches et garder le contact avec ses confrères, il a rejoint "Surgery On Line".

Sandrine : Bonjour Docteur, j'ai beaucoup entendu parler de vous et j'avais hâte de vous rencontrer : on dit de vous que vous êtes un passionné, un "boulimique", très humain avec vos patients, très investi au quotidien...

Thierry : Je fais effectivement un métier formidable puisque j'ai la chance de "travailler" sur l'essentiel, c'est-à-dire "l'être humain". Je rencontre tous les jours des hommes, des femmes, de tous âges, de toutes conditions, certains pour des interventions bénignes, d'autres gravement malades. Je parle beaucoup avec mes patients, de ce qu'ils ressentent, de ce dont ils ont peur, de ce qu'ils vivent avec leurs proches. Nous discutons également avec l'ensemble du personnel soignant avec qui nous avons descontacts quotidiens pour parler des patients. Et pour chacun d'entre eux, nous nous devons d'être "excellents" à chaque instant : au moment du diagnostic, pour être sûr de nos investigations, dans la préparation de l'intervention, tant psychologique que médicale, au moment de l'intervention bien évidemment et dans le suivi post-opératoire. C'est une vigilance de chaque instant, pour chaque patient, qui nous habite souvent bien après avoir quitté la clinique, d'ailleurs on ne la quitte souvent pas pour longtemps !


Sandrine : Et pourtant, je me suis laissée dire que vous trouvez également le temps de mener des travaux scientifiques ?

T :C'est indispensable ! Pour mes patients, pour la médecine et pour moi ! Ce que nous faisons aujourd'hui n'a plus rien à voir avec ce que nous avons appris à la faculté il n'y a pourtant pas si longtemps : nouvelles techniques d'investigations et d'analyses, nouvelles thérapeutiques, nouveaux instruments etc. Nous nous formons en permanence et par nos investigations, nos traitements, nos recherches, nous faisons évoluer les techniques et la médecine. Pour cela, nous avons énormément besoin d'échanger.

S : Et en plus de tout cela vous êtes praticien de la micro-informatique et d’Internet ?

T :Oh attention, je ne suis qu'un très vulgaire utilisateur, je n'y connais pas grand-chose ! L'usage que je fais de la micro-informatique se compare à celui que je fais de mon magnétoscope : je n'utilise que les fonctions essentielles, je n'ai pas beaucoup de temps pour faire autre chose !

S : C'est quoi pour vous les fonctions essentielles d'un micro- ordinateur ?

T :Auparavant je n'utilisais mon micro-ordinateur que pour le traitement de texte et la consultation des aspects gestion de la clinique. Mais je dois dire que depuis que nous avons une messagerie où l'on peut discuter à plusieurs, c'est devenu un véritable outil d'échanges, beaucoup plus pratique pour moi que le téléphone. Entre les opérations et les visites, il est très difficile de me joindre ! Quand je rappelle, les personnes ne sont souvent pas joignables. Comme je vous l'ai dit, les échanges sont au coeur de notre métier, avec les malades, avec l'équipe soignante, avec mes confrères de la clinique, des autres cliniques ou hôpitaux, en France ou à l'étranger, avec des chercheurs, des laboratoires...

S : Concrètement vous faites quoi ?

T :La messagerie Internet se développe bien. J'avais pris un E-mail, il y a deux ans, suite à un congrès où j'avais été aux Etats-Unis. Tous mes confrères américains en avaient...je ne voulais pas être en reste. Je n'ai pas eu beaucoup de messages pendant un an et depuis quelques mois cela s'est pas mal développé. En moyenne 2 à 5 messages par jour dans ma boîte aux lettres électronique. C'est très pratique parce que les messages sont courts et synthétiques, que les réponses peuvent donc être du même ordre et qu'il n'est pas besoin de trouver l'adresse du correspondant pour répondre.

S : Vous faîtes donc essentiellement des échanges d'E-mail ?

T :Ah non, l'E-mail sert aux échanges occasionnels et non structurés : un confrère étranger qui a l'intention de venir à Biarritz me demande des informations; des amis, des personnes de ma famille me laissent occasionnellement des messages. Nous sommes également de plus en plus envahis de publicités, ce que je trouve personnellement intolérable. Dès que nous sommes plusieurs à devoir discuter d'un sujet, nous préférons nous retrouver sur des forums électroniques. Au moins on sait à qui on a affaire !


S : Vous me dites que vous n'y connaissez pas grand-chose à la micro et vous organisez des "forums électroniques" ?

T :Non, je n'organise rien, je participe ! En fait, c'est grâce à un laboratoire que nous échangeons de la sorte et ils s'occupent de tout pour que nous n'ayons qu'à participer !

S : Qu'est-ce que vous entendez par "ils s'occupent de tout"

T :Quand un laboratoire nous invite à un congrès, il s'occupe des réservations d'avions, d'hôtels, des animations, du programme scientifique etc... Ils ont procédé également de la même manière pour nous réunir "virtuellement". Ils nous ont sensibilisés, équipés, formés, animés et aujourd'hui, cela fonctionne parfaitement bien.

S : Cela paraît en effet très simple... presque trop facile, racontez-moi précisément ce que ce laboratoire a fait pour vous faire participer ?

T :Ils ont d'abord enquêté téléphoniquement pour connaître le niveau d'équipement dont nous disposions, notre niveau d'usage de la micro et d’Internet, notre intérêt pour les technologies numériques. Sur le moment, je dois dire que j'étais sceptique, je n'y voyais pas beaucoup d'intérêt, je jugeais n'avoir pas beaucoup de temps à y consacrer, j'avais peur que cela m'éloigne du contact humain si important pour moi. Puis, ils nous ont invités à une réunion d'information sur le thème " Internet - Nouvelles technologies de la communication et pratique médicale". Malgré mon emploi du temps chargé, je m'y suis rendu car j'avoue que tout ce qui est nouveau m'intéresse et que la plupart de mes confrères de la région y participaient ! Nous étions une trentaine, ils nous ont expliqué brièvement les rudiments et très rapidement, ils nous ont proposé de nous installer à un poste de travail. Certains n'avaient jamais touché un ordinateur et il a fallu leur tenir un peu la main, notamment pour utiliser la souris ! Mais rapidement nous nous sommes tous retrouvés sur un forum spécialement mis au point pour notre formation.

S : Que se passait-il sur ce forum ?

T :D'abord, nous avons échangé quelques banalités, ce que nous ressentions, des questions sur le fonctionnement du forum etc. puis l'animateur a posé des questions du type "quels sont les sujets dont vous aimeriez discuter d'une manière générale entre vous, aujourd'hui et par la suite. Entre confrères... ce qui nous préoccupait était bien entendu l'exercice de notre métier dans le nouveau cadre de restriction des dépenses de santé. Mais également des sujets plus techniques : l'élimination des calculs par la technique de catapultage laser, les nouvelles thérapeutiques du cancer des testicules etc.. Nous avons ainsi réalisé en direct que nous pouvions échanger à plusieurs entre nous, sans nous déranger.

S : Avez vous "surfé" sur le Web ?

T :Bien sûr, ils nous ont fait une initiation en nous faisant découvrir les sites qui nous intéressaient à travers un petit "jeu de piste". Le jeu consistait à rechercher un certain nombre d'informations en utilisant les moteurs de recherche de type Yahoo ou AltaVista et à nous rendre sur différents sites dont ils nous avaient communiqué les adresses : la société française d'urologie, les articles de la revue Coelio Chirurgie etc. Mais au bout d'une heure, nous avons vite compris que nous pouvions aussi nous y perdre. Nous sommes donc convenus de nous tenir informés uniquement des sites vraiment intéressants et l'animateur nous a proposé de nous faire un "hit parade" des meilleurs endroits où aller nous promener ! L'animateur a ensuite fait un petit sondage pour savoir qui serait prêt à participer à un groupe d'étude thérapeutique "on line". En contre-partie, le laboratoire nous fournissait gracieusement un ordinateur tout équipé et "prêt à brancher" durant toute la période de l'étude.

S : Y a-t-il eu des volontaires ?

T :Environ la moitié des présents ont donné leur accord après avoir eu l'assurance de bénéficier d'une formation et d'une assistance par téléphone et de ne pas devoir y consacrer plus d'une heure par semaine !

S : Et cela s'est fait comment ?

T :Les 15 volontaires se sont réunis une nouvelle fois pour

3 heures
à l'initiative d'un cabinet d'étude spécialisé avec qui nous avions d'ailleurs déjà travaillé. Ils nous ont présenté le but de l'étude et les modalités de travail de notre groupe. A vrai dire les règles proposées pour ce travail "électronique" ne diffèrent pas vraiment : pas de censure, tout le monde participe, on évite les dispersions et le hors sujet. Seul impératif...se brancher et participer au moins une fois par semaine pour faire part des retours d'expériences.

S : Combien de temps cela a-t-il duré et est-ce que les résultats ont été satisfaisants ?

T :Cela a commencé il y a maintenant un an et cela dure toujours ! Mais nous avons eu une réunion tous ensemble il y a 3 mois durant laquelle nous avons fait le bilan, envisagé les améliorations et décidé de continuer notre groupe... Il faut dire qu'on y a pris goût !

S : "Qu'est-ce que voulez dire par là ?"

T :Tout d'abord et pour répondre à votre précédente question, il faut vous dire que les résultats de notre groupe ont été remarquables - et c'est le cabinet qui le dit ! Parce qu'en nous connectant régulièrement nous avons pu nous appuyer sur beaucoup plus d'expériences, prendre du recul, mettre les choses en perspective. Et cela n'a en définitive pris que très peu de temps...

S : "Mais vous écriviez quoi dans ces forums ?"

T :Après chaque usage de la thérapeutique, nous décrivions le patient sur lequel nous l'avions appliqué, les symptômes, les effets primaires, secondaires...

S : Et vous dites que vous y avez pris goût ! Pourquoi ?

T :Parce que très rapidement avec l'aide du Laboratoire nous avons pu organiser d'autres groupes sur d'autres sujets. Je suis personnellement membre d'un groupe de travail sur la cancérologie. Nous sommes 10 urologues répartis sur toute la France. A l'issue de notre réunion annuelle, je leur ai montré comment nous travaillons avec notre laboratoire. Cela nous a donné l'idée de faire de même pour continuer nos travaux en dehors de nos réunions. Cela nous permet de garder le contact entre nous, d'approfondir les points évoqués lors de la précédente réunion, de préparer les suivantes. Quand nous nous retrouvons, nous sommes ainsi parfaitement en phase.

S : Mais les autres, s'y sont tous mis?

T :Pas tous, et pas tout de suite. Au départ seulement 3 ou 4 d'entre nous y participaient et puis voyant que nos échanges étaient productifs et par volonté de ne pas se faire marginaliser les autres s'y sont mis. Il faut dire qu'à nouveau l'aide du laboratoire qui a réglé tous les problèmes matériels nous a été d'un grand secours. On a gagné beaucoup de temps et je ne suis pas sûr que nous aurions persévéré si la technique n'avait pas été sans faille !

S : Avez-vous d'autres groupes de travail maintenant ?

T :"Nous sommes 4 associés dans la clinique, je les ai rapidement convaincu de coordonner nos actions et nos projets de la sorte, car les occasions de nous rencontrer à 4 sont bien rares. Nous avons en quelque sorte un petit Intranet dont je suis très fier ! Nous avons commencé à y mettre les dossiers des patients que nous traitons en commun. Mais notre gros travail est la coordination des manifestations que nous organisons pour les médecins généralistes. Nous avons notamment organisé une réunion de présentation des nouvelles techniques d'opération en fibroscopie. Un confrère et moi-même opérions au bloc et grâce à un système de vidéotransmissions, les médecins pouvaient suivre en direct l'opération dans une salle à proximité avec le commentaire des 2 autres associés. Rassurez-vous, le patient étaient au courant et tout s'est bien passé ! Si je vous parle de cela, c'est que ce genre d'événement ne s'improvise pas et qu'il était indispensable de bien nous coordonner. Le plus remarquable c'est que nous avons proposé aux médecins présents de continuer à poser leurs questions sur un forum électronique et qu'une bonne vingtaine a suivi. Nous avons maintenant une nouvelle communauté de médecins de la région avec qui nous communiquons régulièrement. Ils nous demandent des conseils par rapport à notre spécialité, nous "parlent" de cas qu'ils rencontrent avant de nous les envoyer.

S : Et maintenant quels sont vos projets ?

T : J'ai récemment découvert "Surgery Online" qui est un service créé pour la communauté des chirurgiens orthopédistes du monde entier. Ils sont actuellement plus de 300 à utiliser ce formidable outil qui pour l'instant concerne essentiellement mes confrères orthopédistes. On y accède via Internet (www. Orthopedie.com) et un mot de passe que l'on obtient une fois que l'on s'est abonné (environ

100 F
hors taxe par mois). On y trouve de l'information bien sûr mais aussi des accès aux bases de données médicales, des annuaires, des forums, des conseils d'experts : une véritable mine d'or ! Le site s'organise maintenant aussi sur d'autres spécialités comme par la chirurgie de la main. Mon projet est donc d'activer rapidement la communauté des Urologues du monde entier !

Par ailleurs, j'ai entendu dire que des familles, des amis, des sportifs créent leurs propres micro-communautés ! Mon métier m'occupe tellement que je souffre souvent de ne pas pouvoir être plus proche de ma famille, de mes amis ! Ce type d'organisation pourrait m'y aider, même si je reste un fervent adepte de bons repas et de virées entre amis !


S : Merci Docteur

15 - Anita, directrice commerciale

A la tête de 70 vendeurs chez un distributeur micro-informatique, Anita a profondément modifié le métier de ses collaborateurs. Depuis que le groupware s'est installé dans la société, Anita invente avec ses vendeurs de nouvelles manières de vendre !

Mathieu : Je me suis laissé dire que votre chiffre d'affaires progresse actuellement de plus de 20% par an, largement plus que le marché, parlez-moi de vos recettes !

Anita : Malheureusement je n'en ai pas ! Cela serait trop facile et aussi trop réducteur ! Notre force, c'est avant tout la qualité des femmes et des hommes avec qui nous travaillons, et dans ce domaine il n'est point de recette. Bien sûr, ce que je vous dis est d'une grande banalité. Ce qui l'est moins, c'est de faire en sorte que chacun des collaborateurs progresse, devienne meilleur. Quand chacun s'épanouit, c'est l'entreprise dans son ensemble qui s'améliore. Chez nous, c'est une véritable conviction et nous nous efforçons que cela soit aussi une réalité.

M : Alors précisément, comment faites-vous pour que chacun progresse !

A : Il faut d'abord que chacun soit "à sa place". C'est avant tout au niveau du recrutement, de la définition de poste et de la recherche de la personne adaptée que la partie se joue. Une fois ce postulat établi, la personne va devoir rencontrer un cadre favorable à son épanouissement : une mission clairement définie avec des objectifs, des outils d'efficacité pour l'aider à faire son travail, de l'autonomie mais non pas de l'isolement, de la confiance mais aussi du soutien et du support quand nécessaire, de la pression, du contrôle, mais aussi de la reconnaissance...

M : Et de l'argent peut-être ?

A : Bien évidemment - surtout dans le cas des vendeurs...mais ne nous trompons pas, la rémunération est souvent faite de bien d'autres choses que d'argent : le plaisir, la reconnaissance, le partage, le sentiment de progresser, l'épanouissement personnel sont autant de compléments !

M : L'autonomie sans l'isolement, le contrôle dans la confiance, l'épanouissement dans la pression... vous aimez les paradoxes, voire les missions impossibles !

A : Vous oubliez bien d'autres paradoxes : grandes organisations et productivité, intérêt de l'entreprise et respect des individus, travail et plaisir, réduction du temps de travail et réduction des coûts... Tous ces paradoxes sont autant de défis que nous aimons relever et qui ne nous font pas peur. Et - c'est encore un paradoxe - la qualité de notre force de vente c'est à une machine que nous la devons. Quand nous avons entrepris de donner un micro-ordinateur à chacun de nos commerciaux, nous étions bien loin de penser que cela apporterait avant tout un surplus d'humanité !

M : Que cherchiez-vous à l'origine ?

A : Nous avons délibérément choisi de ne pas donner raison au vieux dicton "les cordonniers sont les plus mal chaussés" et pour afficher notre savoir-faire dans la distribution de micro, nous avons doté très rapidement tous nos commerciaux de micro-ordinateurs portables. C'était il y a dix ans, 5 ans avant que j'arrive. A cette époque, la micro restait très chère, les logiciels encore relativement compliqués, les possibilités limitées. Pourtant la dizaine de commerciaux de l'époque s'en sont immédiatement accaparés principalement pour toutes leurs tâches administratives : rédaction de devis, propositions, mise en page de documentations, de promotions, tableaux récapitulatifs des ventes, des marges ... tout ce qu'ils n'obtenaient pas des services internes ou de l'informatique de l'époque, ils le faisaient eux-mêmes.

M : Jusque-là rien de très humain !

A : N'est-ce pas l'un de nos premiers ministres qui déclarait que l'informatique était responsable du chômage ? Ce n'est pas faux, à partir du moment où nos commerciaux se sont mis à faire eux-mêmes certaines tâches, le personnel administratif a dû s'adapter, certains se sont orientés vers des rôles de commerciaux au téléphone, d'autres dans des tâches logistiques, d'autres aussi nous ont quittés ... En ce sens l'informatique a quelque chose d'impitoyable.

M : Mais votre univers ne l'est pas moins !

A : Vous touchez du doigt un point très sensible. Il y a dix ans, nous réalisions 10 % de résultat net avec 25% de marge brute... Aujourd'hui nous réalisons toujours 10% de résultat net avec 18 % de marge brute. Demain, il faudra continuer à être rentable avec des marges à 12 ou 13 % ! La concurrence est féroce, le client est infidèle, intraitable, super exigeant ! Et notre secteur n'est pas le seul à être touché ! C'est ainsi qu'on ne compte plus les défaillances de distributeurs, avec leurs lots de catastrophes pour les tiers, les banquiers, les actionnaires et surtout le personnel qui en ressort souvent très traumatisé !

M : Quelle est votre solution pour assurer la pérennité de votre entreprise dans ce contexte ?

A : Je vous l'ai dit au début de notre entretien, les hommes sont au coeur de la réussite. Ils sont aussi le principal facteur de coût. Nous faisons en sorte d'avoir les meilleurs, de les former, de les motiver, de les animer. Nous dépensons beaucoup d'argent pour qu'ils disposent d'outils extrêmement performants pour que leur valeur ajoutée soit la plus forte possible. C'est pour cela que nous avons considérablement fait évoluer l'outil informatique que je vous évoquais tout à l'heure.

M : Plus précisément ?

A : En terme de gestion et de bureautique, aujourd'hui, on peut dire que toutes les entreprises sont correctement dotées : quelle est l'entreprise aujourd'hui qui ne possède pas de fichiers clients et prospects, d'outils de traitement des commandes, de facturation, de comptabilité, de statistiques, de traitements de textes, de tableurs ? Celles qui font la différence sont aujourd'hui celles qui sont déjà passées à l'informatique de communication. Là se trouve le véritable gisement de valeur ajoutée.

M : Vous parlez de Commerce Electronique ?

A : C'est vrai que tout le monde se précipite pour faire son catalogue électronique sur Internet ou sur CD- Rom, fasciné par les perspectives de faire du commerce "automatique" et de l'argent facile ! Cela démontre une profonde méconnaissance de cet outil et c'est selon nous une véritable erreur - en tout cas de ne faire que cela ! On confond Commerce Electronique et Catalogue Electronique, oubliant que même quand on dispose de catalogue, on a toujours besoin du conseil d'un vendeur !.

M: C'est déjà pas mal et c'est utile : vous qui êtes si "branché" vous n'offrez pas à vos clients la possibilité de commander vos produits sur Internet !

A : Cela va peut être vous surprendre mais la meilleure manière de faire de l'argent avec Internet n'est certainement pas de "Vendre sur Internet" comme vous le proposent de nombreux livres, conférences et autres vendeurs de services, mais de "Vendre avec Internet". Et cela personne n'en parle. Nous, nous le faisons ! Et je vais vous dire comment. Auparavant, laissez-moi vous dire que notre catalogue est effectivement sur Internet depuis plusieurs mois et qu' heureusement nous n'attendons pas le chiffre d'affaires généré pour faire nos performances ! Par contre, on utilise la technologie d’Internet pour structurer nos actions commerciales et dès aujourd'hui, nous gagnons beaucoup d'argent !

M: OK, alors que faite- vous de si extraordinaire ?

A : Nous avons tout simplement mis à la disposition de nos vendeurs un outil de communication - fondé sur la technologie d’Internet qui leur permet d'être très en amont des affaires, d'être proches de leurs clients, très opérationnels et très réactifs par rapport à leurs demandes, tout en restant disponibles !

M: Par exemple ?

A : Chaque vendeur a accès à "L'observatoire du marché". Nous nous sommes abonnés au niveau de l'entreprise à un certain nombre de fournisseurs d'informations (Reuter, Pointcast, Individual...) et d'outils de recherche (Yahoo, AltaVista...) qui nous sélectionnent l'information en fonction de profils que nous définissons. A partir par exemple des noms de nos principaux clients, fournisseurs et concurrents, des marchés sur lesquels nous intervenons, nous recevons les résultats, projets, communiqués, articles, dossiers de presse ... Nous pouvons ainsi connaître l'information avant même qu'elle paraisse dans la presse et nous sommes sûrs de ne rater aucune information importante.

M: Mais vos vendeurs doivent passer plus de temps à lire ces informations qu'à s'occuper des clients !

A : Qu'est-ce qui est le plus utile et le plus rapide ? parcourir toute la presse de la profession ou lire les grands titres d'articles que l'on a sélectionnés pour vous parce que l'on pense que cela vous concerne ? Ce que permet en fait l'Intranet de nos vendeurs c'est de ne faire apparaître sur l' écran que les articles et informations relatives aux clients du vendeur, rien que ses clients. Un de nos commerciaux qui est responsable du marché de la santé est par exemple abonné à l'observatoire des marchés publics. Il est sûr de ne rater aucun appel d'offres. Le chef des ventes accède également à cette information. Ils peuvent alors déclencher une discussion entre eux sur la meilleure manière d'aborder le marché.

M : Voilà le contrôle que vous évoquiez tout à l'heure !

A : Il s'agit pour moi plutôt de l'assistance dans l'autonomie... ou d'autonomie sans isolement. Vous savez le commercial se sent souvent seul, coincé entre des demandes de clients qui en veulent toujours plus en payant moins, des problèmes techniques difficiles à résoudre, des contraintes de résultats, de crédit client, de disponibilité de stock. Et pour remporter l'affaire, il lui faut souvent faire très vite. Comment consulter à la fois son chef des ventes, le chef produit, le crédit manager, la direction juridique en l'espace d'une ou deux journées lorsque l'organisation de la moindre réunion met plusieurs semaines ? Nous distinguons sur notre Intranet 2 parties : une partie échange entre le commercial et un certain nombre de collaborateurs à l'interne, et une partie que nous appelons "Workflow" ou circuit de validation.

M : Comment les différentes composantes de l'entreprise interviennent-elles ?

A : D'une part en diffusion - ou plutôt en mise à disposition d'informations. Par exemple les chefs de produits récupèrent des fabricants, l'ensemble des informations produit et commerciales, les tarifs etc. Ils organisent les promotions, les efforts à faire par rapport aux excédents de stocks. Le service technique fait de même avec ses informations qui seront ainsi disponibles si nécessaire. Le directeur commercial publie les statistiques de vente de la profession, les informations plus stratégiques etc. Au-delà de ce rôle de partage de l'information de chacun, nous avons mis en place des circuits de validation des propositions commerciales au-delà d'un certain montant, qui permettent en moins d'une journée d'obtenir l'ensemble des validations techniques, juridiques, autorisations de crédit, validation de marge etc.

M : Mais cela veut dire que chaque intervenant doit impérativement valider son étape dans la journée ?

A : Avec notre système, on a réduit de moitié la durée de nos réunions - sans compter qu'ayant réglé les problèmes quotidiens par voie numérique, les réunions abordent enfin les vraies questions - la stratégie, l'organisation etc. Le temps économisé sur les réunions libère les différentes personnes qui se sont par contre engagées à répondre impérativement dans la journée. La technologie leur permet de le faire à partir de n'importe quel poste informatique connecté à Internet sur le Globe avec leur mot de passe.

M : D'après ce que vous décrivez, cela a tout l'air de la solution idéale ! Parlez-nous quand même de ce qui ne marche pas, des points à améliorer.

A : Indiscutablement, c'est le manque d'échanges dont sont capables les vendeurs... résolument solitaires voire égocentriques. Ils demandent beaucoup - de l'information, de la rapidité de réaction, de la reconnaissance etc - mais ils donnent peu. Les échanges en dehors de leurs affaires sont réduits, et on a toutes les peines du monde à avoir leurs retours d'expériences et même à ce qu'ils partagent leurs agendas ! C'est le cas d'une manière générale, mais Intranet n'a pas fait de miracles. On essaie donc de trouver des solutions d'animation.


M : Animations sous quelles formes ?

A : Les animateurs des ventes, c'est-à-dire les chefs de vente et moi-même ont une grande responsabilité dans la richesse des échanges. De la même manière qu'ils animent les réunions réelles, ils doivent impérativement être très présents On line, mettre de l'information à disposition, interpeller les participants, veiller à ce que tout le monde contribue. Nous avons également porté nos challenges de stimulation sur notre Intranet : cela fonctionne au-delà de toutes nos espérances !

M : Vous voulez parler de concours de vente ?

A : Avant pour organiser un challenge, il fallait éditer une plaquette de règlement, l'envoyer à tous les commerciaux, recueillir leur adhésion, publier les résultats périodiquement pour soutenir l'intérêt... c'était assez long et coûteux. Aujourd'hui, nous créons par exemple un nouveau challenge sur le marché du SOHO (Small Office Home Office : les travailleurs indépendants...) Notre agence de communication nous a concocté un formidable marathon numérique à travers New York qui mène à Soho bien sûr ! Tous les

5 kilomètres
les participants reçoivent leurs performances, des encouragements, des conseils... C'est beaucoup plus interactif que le challenge sur le papier. Avec l'argent gagné sur l'édition on a pu gonfler le budget des dotations : 3 voyages pour 2 personnes pour le prochain marathon de New York ! Outre le fait que cela pousse nos ventes, cela a vraiment initialisé un certain nombre d'échanges entre eux et contribue à développer l'esprit d'équipe et la gagne !

M : Quels sont les développements que vous voyez à votre "micro-communauté commerciale" ?

A : Indiscutablement le développement des sites d'échanges avec nos clients pour coordonner nos affaires : en fait ce que l'on appelle un "Extranet" , mais j'aime bien votre appellation de "micro-communauté de vente".

M : Cela veut dire que l'on va pouvoir se passer des vendeurs...comme on s'est passé du personnel administratif ?

A : Le mouvement est lancé, les vendeurs doivent s'adapter pour savoir où apporter leur valeur ajoutée... S’il ne s'agit que de donner un état de stock ou un prix non négociable... la machine peut le faire. Si c'est pour rentrer dans une dimension de conseil, de proximité, de résolution de problèmes, d'anticipation, de fidélisation, là vont se trouver les nouveaux vendeurs. Je pense même que l'on va pousser encore plus loin avec la création de sites pour chacun de nos commerciaux qui accueilleront leurs clients !

M : J'ai entendu parler d'un site créé par le magazine Distributique pour organiser la communication entre professionnels. Faites-vous partie de cette micro-communauté ?

A : On ne peut plus vraiment parler de micro-communauté sur un site qui veut regrouper plusieurs milliers de professionnels ! C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la participation dans les forums y est particulièrement réduite, parce que les acteurs sont trop différents, trop éloignés trop nombreux ! C'est d'ailleurs un paradoxe car on parle plus dans un petit groupe que dans un grand ! Mais l'initiative est intéressante, on y trouve de l'information personnalisée selon des profils d'intérêt, un annuaire, des moteurs de recherche. C'est une bonne illustration du rôle que la presse peut jouer pour fédérer une profession.

M : Merci Anita

16 - Anne petite entreprise

Anne dirige une petite Agence de Communication à Lille. En adoptant le groupware pour structurer sa petite entreprise elle ne se doutait pas qu'elle y trouverait aussi une nouvelle source de business.

Sandrine : Bonjour et merci d’avoir accepté de me rencontrer. Pardonnez-moi, mais je n’ai jamais entendu parler de votre agence. Est-ce que vous pouvez me la présenter en quelques mots ?

Anne : " Pour vivre heureux, vivons cachés ", c’est souvent ce que disent les gens du Nord. C’est là toute l'ambiguïté de faire de la communication dans cette région... C’est probablement pour cette raison que vous ne nous connaissez pas. Mais rassurez-vous, nous sommes parfaitement connus de ceux avec qui nous souhaitons travailler. Notre agence a 5 ans, notre vocation est de conseiller les entreprises sur toutes les facettes de leur communication. A l’externe, nous intervenons aussi bien sur les aspects stratégiques et marketing produits et services que sur les aspects opérationnels : prospection, fidélisation, relations publiques, événements. A l’interne, nous intervenons en matière d’animation et de motivation. Nous réalisons une dizaine de millions de chiffre d’affaires avec une dizaine d'employés, mais dans la pratique, nous faisons travailler beaucoup de personnes en free lance à l’extérieur sur l’ensemble de nos projets. Nos clients sont des grandes entreprises de la région et de Paris ainsi que quelques PME.

Sandrine : On m’a dit que vous étiez très avancés dans l’utilisation des nouvelles technologies d’Internet et des micro-communautés électroniques.

A : Depuis l’origine nous utilisons beaucoup l’ordinateur pour réaliser nos maquettes en PAO. Nous avons d'abord connecté nos ordinateurs en réseau local pour partager nos imprimantes, scanners, périphériques, etc et puis échanger les fichiers. Très rapidement, nous avons dû trouver des solutions pour partager notre fichier clients, fournisseurs en multipostes. Nous souhaitions également pouvoir coordonner nos projets, non seulement entre nous, mais avec nos free lance, nos clients et les différents experts extérieurs avec qui nous avons l’habitude de travailler. Nous avons donc choisi de nous équiper de Lotus Notes il y a deux ans.


S : Pourquoi Lotus Notes ? N'était-ce pas un peu lourd comme solution pour une " petite entreprise " ?

A : Je vous l’ai dit, nous travaillons avec beaucoup d’intervenants extérieurs. Par ailleurs, nous cherchions à être très proches de nos clients et très réactifs. Nous avions donc besoin de trouver un moyen de créer un " réseau étendu " entre nos collaborateurs internes, externes et nos clients. Mais votre remarque est juste, non cela n’a pas été simple à installer d’autant que nous étions équipés en majorité de Macintosh et nos clients de PC. Nous avons beaucoup investi de temps et d’argent.

S : Combien ?

A : C’est dur à quantifier. Au niveau matériel, chacun était bien évidemment déjà équipé d'un ordinateur, mais il a fallu investir sur un serveur et des modems. Mais le matériel et les logiciels représentent peu par rapport aux prestations (mise au point, formation, administration...) qu'il convient d'acheter pour que le système fonctionne convenablement et qui double pratiquement l'addition ! Au total, pour mettre au point notre système nous avons dû investir de l’ordre de

200 000
francs sur deux ans.

S : Mais c'est énorme pour une PME, est-ce rentable ?

A : Là encore, c’est difficile à dire ! Ce qui est sûr, c’est que cela a profondément motivé la manière dont nous travaillons. Nous avons pu nous développer sans embaucher car nous avons énormément gagné en efficacité, en productivité et surtout en réactivité et en service vis-à-vis de nos clients. Et c’est là, pour moi, le plus important.

S : Par exemple ?

A : Nous travaillons pour les grands de la VPC pour toutes les opérations que nous réalisons, nous devons nous assurer de la parfaite régularité des offres promotionnelles que nous imaginons. N’ayant pas d’expert juridique à demeure, nous avons créé un forum juridique avec un cabinet spécialisé parisien auquel notre client a accès. Nous mettons nos questions, nos maquettes pour validation juridique. Nous y trouvons également les principales règles de la VPC et les dernières jurisprudences en la matière.

S : Cela ne peut-il pas se faire par fax ?

A : Certains le font ! Mais le forum permet que tous les intervenants des projets voient l’information juridique et les remarques sur la création en même temps. Cela permet de coordonner les aménagements avec beaucoup plus de rapidité. De la même manière, quand nous soumettons nos maquettes, elles sont accessibles par tous les interlocuteurs qu’ils soient sur le Nord ou à Paris. C’est une économie de temps, de coursiers et de Chronopost extraordinaire.


S : Quels sont les autres " experts " avec qui vous collaborez ?

A : Outre l’expert juridique, nous sommes en relation avec un expert Notes, un expert en ressources humaines, et bien sûr, notre expert-comptable.

S : Quels intérêts avez-vous à utiliser ce mode de relations plutôt que les moyens traditionnels ?

A : Quand nous faisons appel à l’expertise externe, c’est généralement parce que nous n’avons pas la solution en interne. Si une question est posée directement d’une personne à l’expert sans passer par le forum, il n’y a aucun partage de l’information, de la connaissance avec les autres et surtout aucune capitalisation de cette information. Il est totalement inutile de déranger l’expert pour une question à laquelle il a déjà répondu à un autre collaborateur.

S : Mais, est-ce que ces " experts " aiment ce type d’interrogation ?

A : Bien sûr, car il peuvent choisir le moment pour répondre aux questions, joindre les fichiers numériques provenant de leurs propres bases de références. Il en est de même pour les free lance rédacteurs, par exemple, qui peuvent eux-mêmes déposer leur travail sous forme de fichiers numériques dans le dossier " projet " correspondant de l’entreprise. Le créatif, où qu’il soit, peut ainsi le récupérer immédiatement pour le mettre en page, tandis que le commercial en prend connaissance.

S : Vous me parlez là de coordination de projet avec l'extérieur.

A : Effectivement, la coordination de projet est un autre usage extrêmement utile de notre " Intranet ". Grâce à ces techniques, nous avons énormément amélioré la rigueur et la rapidité de nos traitements, même et surtout, lorsque le projet intègre de nombreux intervenants.

S : Vous parlez d’Intranet , j’allais y venir. En quoi aujourd’hui utilisez-vous la technologie Intra et Internet ?

A : Depuis Septembre 1996, grâce à Notes Domino, toutes les informations que nous traitons peuvent être accédées à partir de n’importe quel poste disposant d’un accès Internet avec le même niveau de sécurité et de contrôle d’accès auxquels nous étions habitués. Ceci nous a considérablement simplifié la vie !

S : Pourquoi ?

A : Il n’est plus nécessaire maintenant d’installer à nos clients ou à nos free lance un " client Notes ", ce qui posait parfois des difficultés d’ordre technique ou même " politique ". Il suffit simplement de leur dire d’avoir un accès Internet avec le Provider de leur choix. Nous leur donnons ensuite un mot de passe et ils peuvent rentrer dans l’information que nous leur réservons d’une manière tout à fait simple. Cela permet de généraliser notre travail coopératif avec l’ensemble de nos experts free lance et près de 50 % de nos clients tout en faisant des économies très appréciables.

S : Quels conseils donneriez-vous à ceux qui veulent suivre votre exemple ?


A : D’abord, il faut leur dire qu’il n’y a plus à hésiter. Quand nous avons commencé, je vous l’ai dit, c’était encore très complexe, cher et il fallait vraiment " évangéliser " longtemps pour convaincre. Aujourd’hui, la banalisation d’Internet, la facilité et le faible coût de mise en oeuvre rendent ces techniques abordables à tous, et le bénéfice commercial est immédiat : proximité, service, fidélisation des clients, sans compter les économies de temps et d’argent.

S : Parlons-en de l’argent. Combien faut-il compter actuellement ?

A : Aujourd’hui, vraisemblablement de l’ordre de 50 à 100 KF, soit moins de la moité de ce que nous avons investi.

S : Cela veut dire que vous auriez dû attendre ?

A : Nous conservons une longueur d’avance. Nous savons tirer la quintessence de l’outil. Nous avons mis en place de cette manière, notre gestion commerciale, notre comptabilité, notre gestion de trésorerie, notre fichier fournisseur, notre cellule de veille technologique et nous n’avons aujourd’hui aucune difficulté à convaincre nos clients de rejoindre notre Intranet ou notre " micro-communauté électronique " comme vous dites !

S : Quels sont vos projets ?

A : Nombreux ! Ces techniques nous enthousiasment. Nous pensons proposer à nos clients de créer leur propre micro-communauté électronique pour animer leur force de vente, leur réseau de revendeurs, leurs clubs de fidélisation...: c'est un nouveau marché qui s'ouvre à nous, d'ailleurs...on embauche !

17 - Jacqueline, grande famille

Ce qui surprend quand on rencontre Jacqueline, c'est sa très grande vivacité ! Pas étonnant que cette grand-mère d'une grande famille soit aussi très éveillée aux nouvelles technologies. Eduquée par l'un de ses petits fils, elle a vite convaincu l'ensemble de sa famille de venir aux réunions de famille... sur Internet !

Sandrine : On m'a dit que votre famille est tentaculaire !

Jacqueline : Je ne sais ni combien les pieuvres ont de pattes ni combien de tentacules par patte...mais la comparaison n'est pas fausse. Je suis la 5 éme de 7 enfants, mon mari était le dernier de 6. Chacun de nos frères et soeurs a en moyenne 5 enfants. Nous en avons eu 6 qui sont tous mariés et maintenant nous avons 24 petits enfants... Mon mari étant décédé, et une de mes filles remariée à un père de 3 enfants, notre "petit" cercle familial est aujourd'hui de 37 personnes... Dans le cercle élargi aux cousins germains, nous sommes plus de 100 ! "Lapins, tribu, colonie de vacances..." les comparaisons ne manquent pas quand on parle de nous !


S : Mais vous vous connaissez encore tous ?

J : Pas de problèmes dans notre "petit" cercle , par contre au niveau du cercle élargi c'est beaucoup plus complexe, avec certains on reste très proche, avec d'autres on les perd complètement de vue !

S : Vous semblez fière et confiante : n'est-ce pas beaucoup de soucis, d'inquiétudes, de risques ?

J : C'est vrai qu'avec le nombre, tout se multiplie... les ennuis, les épreuves, les difficultés de tous ordres, mais aussi les joies, les signes d'affection, les rencontres, les échanges d'expériences, l'entraide, bref , "l'esprit de famille" !

S : Qu'est-ce qui fait "l'esprit de famille" dont vous parlez ?

J : L'histoire, les lieux, les souvenirs, les valeurs partagées, les difficultés surmontées ... le sang !

S : Et par quoi cela se caractérise ?

J : Un attachement profond, une envie que cela continue, une certaine fidélité, un sens de la solidarité, une intimité immédiate entre nous même si cela fait longtemps que l'on ne s’est pas vu . Parfois aussi, malheureusement des conflits, des jalousies, des frustrations, des souffrances. La famille est au coeur de la psychologie de chacun d'entre nous !

S : Et comment s'entretient l'esprit de famille ?

J : Comme toute relation humaine, en amour, en amitié ou en famille, c'est par la rencontre, par la communication des choses simples comme de celles plus intimes, l'échange, les émotions partagées, les conflits exprimés et pardonnés, le respect ... Il faut savoir prendre le temps de se rencontrer !

S : Prendre le temps de la rencontre avec 37 personnes, quand on est dispersé, ce n'est pas un peu compliqué ?

J : Très clairement ! les réunions à 37 deviennent exceptionnelles, quasi impossibles, même quand on s'y prend à l'avance, il en manque toujours ! Mais je m'efforce de continuer à organiser des réunions de famille même si c'est beaucoup de soucis en terme de préparation et de logistique. C'est mon rôle de grand- mère ! Au hasard d'un verre à l'apéritif, d'un voisin ou d'une voisine de table, d'une balade après le déjeuner, ce sont autant d'occasions de renouer des liens qui se distendent par la vie et les occupations que chacun mène et que l'on ne prend pas forcément la peine de partager. Je fais généralement un petit discours où je relate les événements importants intervenus récemment, je rappelle des fragments de l'histoire, la mémoire de mon mari, de nos parents et grands-parents... Puis, ceux qui le souhaitent peuvent aussi s'exprimer, les uns par quelques mots, les autres par des poèmes, des danses, de la musique ! Généralement c'est la fête et on s'amuse bien !. C'est très important pour les petits-enfants ! Ils voient leurs cousins, ils échangent entre jeunes et moins jeunes, ils découvrent et expérimentent l'esprit de famille que j'évoquais tout à l'heure !

S : Il paraît que vous organisez aussi des réunions de famille virtuelles !

J : C'est une idée géniale d'un de mes petits-fils très branché Internet ! Quand il m'en a parlé, j'ai tout de suite trouvé l'idée très intéressante ! Seulement je n'y connaissais rien à Internet. J'avais tout juste un petit ordinateur sur lequel je faisais du traitement de texte... Mais j'étais prête à évoluer, pour peu qu'il m'aide un peu ! Il m'a dit qu'il allait "augmenter ma mémoire" - ce qui m'a fait beaucoup rire - et m'offrir un modem pour Noël ! C'est le monde à l'envers ! Heureusement il m'a tout installé, cela avait l'air quand même bien compliqué, la configuration du modem, la connexion avec le provider, mon "browser", j'étais vraiment un peu perdue mais mon petit professeur était parfait et je dois dire...c'était dur mais je me suis accrochée et j'ai réussi : aujourd'hui tous mes petits-enfants m'appellent Cybermamie et j'en suis très fière! Quand je suis perdue, que je n'arrive pas à m'en servir, cela me donne l'occasion d'appeler l'un ou l'autre de mes petits-enfants !

S : A quoi ressemble une cybermamie dans une réunion de famille virtuelle ?

J : Ne riez pas, cela n'a rien de science-fiction et je suis bien vivante aussi dans nos échanges ! On a simplement trouvé un moyen de nous réunir d'une manière quasi permanente malgré nos multiples occupations ! On a conçu notre site exactement comme nos réunions de famille. On l'a appellé "Le guet de l'Aoube", du nom de la maison que nous avons en Provence et où nous avons l'habitude de nous réunir tous les ans. L'écran d'accueil est une photo de cette maison que nous aimons beaucoup et dans laquelle nous avons tant de souvenirs. Toutes les pièces ont un sens : la bibliothèque rouge, le salon, la terrasse, la garrigue, le puits.

S : Que se passe-t-il dans chaque pièce ?

J : Dans la bibliothèque, nous avons mis les albums de photos. Chacun est invité à venir les compléter avec ses propres pages. Nous mettons également les archives d'histoires, d'anecdotes ou les productions littéraires : des vieux discours, des poèmes écrits par ma mère, un arbre généalogique, des dessins d'enfants... Enfin il y a l'agenda où l'on retrouve toutes les coordonnées des personnes de la famille. Et au rythme où chacun bouge, c'est rudement utile ! Sur la terrasse, c'est le lieu des retrouvailles ! on y trouve l'actualité, les nouvelles de chacun, les naissances, les examens réussis ... plus rarement ceux ratés..., les changements de boulot, les projets de vacances, les potins... Le salon est le lieu de discussions plus sérieuses. On y aborde nos sujets les plus favoris, on s'échange les bonnes adresses, les tuyaux...

S : Par exemple ?

J : Vous êtes bien indiscrète ! pour ne rien vous cacher nous sommes très amateurs de psychologie, de religion, de diététique et de voyages. Ces 4 forums sont particulièrement animés ! Les discussions suivent souvent celles que nous avons commencées durant nos vraies réunions ! Toujours dans le salon, nous avons un espace "gros sous" - réservé entre mes enfants et moi - avec des questions plus "matérielles" : Déclarations d'impôts, allocations familiales, travaux dans la maison, problèmes de succession... Autour du puits, c'est la fête ! on s'amuse, on rigole : on y met des poèmes, des photos, des dessins, des invitations à des spectacles...Il y a même la possibilité de télécharger des petits films vidéos ou l'enregistrement de morceaux de musique réalisés par l'un ou l'autre !

S : Cela devient très sophistiqué dites-moi... est-ce que tout le monde s'y est mis ? Sont-ils tous capables de rentrer dans la maison, d'y mettre des photos, de la musique, des vidéos, il faut une très grande pratique de l'informatique me semble-t-il ?

J : Je vous ai décrit ce que mes petits génies arrivent à faire ! Moi, je me contente d'écrire dans chaque pièce, de mettre des nouvelles sur ceux qui ne participent pas, de parler de tout le monde. Car c'est vrai..., ce sont surtout mes petits-enfants qui y participent. Seuls un de mes fils et 2 filles sont assidus... Pour les autres, ce sont les jeunes et les enfants qui ont pris le pouvoir et c'est très bien ! On a ainsi une relation privilégiée, directe entre grand-mère et petits-enfants !

S : Qui nourrit le système ?

J : On a imaginé le principe avec le petit-fils dont je vous ai parlé et lui a mis en forme les différents espaces, et il m'a montré comment intervenir. Franchement, cela n'est pas sorcier. Au début, nous avons beaucoup travaillé tous les deux, chacun de notre côté. Lui pour faire l'album de photos, organiser la bibliothèque, moi pour rechercher et mettre en place des archives à consulter, pour lancer les débats dans chaque salle, pour mettre des nouvelles de chacun. Une réunion de famille virtuelle...c'est encore plus long et plus difficile à organiser qu'une réunion réelle ! Mais c'est ce qui fait que maintenant ils ont envie de venir... et que dans la pratique ils y viennent et apportent toutes leurs richesses. Je peux maintenant dire que la dynamique est installée et que l'esprit de famille existe aussi sur Internet !

S : Cela coûte quand même très cher tout cela, c'est réservé aux familles aisées?

J : C'est vrai que l'achat d'un micro-ordinateur reste cher, pas forcément abordable à toutes les bourses. Mais j'ai lu qu'on allait bientôt pouvoir connecter sa télé sur Internet pour environ

1000 F
. Pour ce qui est du reste, au niveau de chaque famille il faut compter par mois 80 francs d'abonnement et autant en communications téléphoniques. Pour ce qui est de l'hébergement de notre réunion de famille, c'est moi qui l'offre et j'en tairai donc le montant ! mais rassurez-vous c'est beaucoup moins cher qu'une vraie réunion et cela dure beaucoup plus longtemps !

S : Vous avez arrêté les vraies réunions ?

J : Au contraire, cela resserre encore les liens et cela donne envie de se voir en vrai ! Les dates sont indiquées sur le site "le Guet de l'Aoube" très longtemps à l'avance. La préparation et l'organisation sont maintenant coordonnées par ce biais ! On gagne beaucoup de temps ! Se sont également spontanément organisées de petites réunions virtuelles entre certains de la famille ! Des cousines ont demandé à avoir une "chambre" entre elles pour pouvoir préparer tranquillement leur voyage en vélo en Bretagne et échanger leurs petits secrets tranquillement !

S : Quels sont les autres initiatives ?

J : Des petites annonces : "cherche baby-sitter, équipier, jardinier..., vends Mobylette, casque, Nintendo, louons 8 jours à la montagne, cherche bonne adresse de gîte rural en ....". Nous avons créé une rubrique "Recettes de familles" ou Céline, la nutritionniste nous met au point des menus parfaitement équilibrés et pourtant délicieux tandis que Patricia et Bruno conseillent et dissertent sur les vins ! Dans "le coin des experts", Alain, l'homéopathe nous indique les traitements de fond que nous pouvons suivre, Nathalie, psychologue pour enfants répond aux questions de mères inquiètes, Hervé assure sur les questions juridiques et fiscales !

S : Et vous ?

J : Moi la Cybermamie, figurez-vous que j'ai découvert Cyberpapy ! Ce n'est pas une blague ! Ne croyez pas non plus que j'ai découvert l'homme de ma vie sur Internet. Il s'agit tout simplement du site créé par la fondation d'entreprise de Boulanger, le distributeur d'électroménager. Ce site propose un partenariat éducatif entre grands-parents et écoliers/étudiants. Les élèves posent leurs questions dans des forums par matière, et nous les grands-parents, nous pouvons - selon nos capacités - les aider dans les domaines où nous sommes compétents. C'est formidable car cela nous permet de continuer à faire marcher notre esprit, on a le temps le cas échéant d'effectuer des recherches et de faire le suivi que les parents n'ont pas toujours la possibilité de faire. Cela me donne vraiment le sentiment d'être très utile. Je discute maintenant avec d'autres grands-parents sur la meilleure manière d'aider ces jeunes, je discute avec l'un ou l'autre des élèves que j'aide...

S : Et maintenant ?

J : Je suis enthousiasmée des possibilités de ces nouvelles technologies, j'ai l'impression de piquer une deuxième jeunesse, de découvrir de nouveaux univers et mon enthousiasme est communicatif. J'ai réussi à convaincre des amies de s'y mettre à leur tour. Elles vont rejoindre à leur tour Cyberpapy et bien d'autres univers puisque nous pensons à créer notre club de cybermamies pour échanger sur notre nouvelle passion!

S : Un dernière question.... je peux vous appeler "Cybermamie" !

18 - Hervé, Club Everest

Hervé a quitté la présidence du Club Everest de sa ville il y a un an. Mais il y a insufflé un nouveau mode de fonctionnement qui risque bien de faire des émules dans d'autres Clubs


Mathieu : Je suis très heureux de vous rencontrer car on entend beaucoup de choses sur vos clubs mais personne n'a jusqu'à présent réussi à m'expliquer ce qui vous anime ?

Hervé : Les Clubs Everest regroupent près de 1million de membres répartis dans plus de 12 000 Clubs dans 123 pays ! C'est une Association mondiale d'hommes et de femmes d'affaires et de professions libérales unis pour l'entente et la paix dans le monde. C'est ce qui nous anime et c'est ce qui animait déjà un certain William Denis qui en

1912 a
créé le premier Club à New York !

M : Pourtant l'image qui circule est plutôt celle d'un club plutôt élitiste qui apporte une certaine reconnaissance d'un statut social...

Hervé : C'est vrai et c'est faux. Les Clubs sont des entités autonomes qui sont affiliés à Everest International. Il y a donc parfois de fortes disparités, et il arrive que certains clubs aient une apparence "élitiste". Il n'en reste pas moins que ce que nous avons en commun est une véritable envie de transformer le monde en favorisant les partages d'expériences et les échanges dans un contexte de qualité professionnelle et d'éthique. Nous souffrons probablement d'un déficit de communication car on ne dit pas suffisamment ce que l'on fait . Par exemple, on ignore que l'origine du rapprochement Israélo-Palestinien est venue d’Everest International : des membres des deux communautés ont rouvert le dialogue au niveau de leur club et cela a débouché sur les tentatives de rapprochement des deux pays que nous connaissons. Notre but est plus de rapprocher les gens que de faire de "l'image de marque".

M : Comment fonctionne un club ?

Hervé : Chaque club fait partie d'un district et compte de 15 à 200 personnes. Mais la moyenne se situe généralement à moins d'une cinquantaine de membres. Les membres se réunissent chaque semaine le même jour à la même heure dans un même lieu.. La direction est renouvelée chaque année. Chaque club est divisé en différentes commissions composées de 3 à 10 personnes maxi pour s'occuper de différents sujets: l'international, les relations publiques, les actions intérieures, les actions professionnelles... Chaque club structure ses commissions selon l'environnement. Chaque membre peut participer à plusieurs commissions. Les réunions ont lieu en dehors des réunions hebdomadaires.

M : On m'a dit que les Clubs Everest en général et votre Club en particulier étaient à la pointe d’Internet?

H : C'est exact, car Internet est un formidable outil pour rapprocher les gens, favoriser les échanges, tant au niveau local qu'à l'international. Comme tout le monde nous l'avons d'abord découvert comme un outil de publication universel. C'est ainsi que sur le site de Everest International vous retrouvez l'histoire, la philosophie, les événements majeurs etc. et aussi bien sûr un annuaire. En rentrant le nom du club de votre choix, vous obtenez immédiatement les coordonnées du club, la composition du bureau et les lieux et horaires de rendez-vous. C'est particulièrement utile car vous savez que tout membre d’Everest peut être reçu dans n'importe quel autre des 12 000 clubs ! Puis, au-delà des instances internationales, chaque Club s'est mis à publier son propre site.


M : Jusque-là rien de très original !

H : Si quand même... car le phénomène s'est déroulé avec une extrême rapidité grâce à la puissance de notre réseau. C'est par exemple un Club de l'Oregon qui a publié sur son site un "Guide pour mettre et faire fonctionner votre Club Everest sur Internet..." qui a permis à plus de 100 autres clubs d'emboîter le pas en se servant de l'aide de ce Club et des modèles qui avaient déjà été mis au point. C'est ainsi que plusieurs centaines de sites ont vu le jour ces derniers mois tant au niveau, local, du district, du pays ou de l'international.

M : Que se passe-t-il sur ces sites ?

H : On y trouve pour chaque Club, l'annuaire des membres, le programme des actions à venir, les travaux des différentes commissions, une bourse d'échanges pour les jeunes, des liens avec d'autres sites Everest intéressants...

M : Comment cela s'est-il passé pour votre Club ?

H : Pour une fois, les français - qui plus est - des provinciaux ne sont pas à la traîne ! Car notre aventure a commencé il y a 2 ans. A l'initiative de l'un de nos membres qui a la double nationalité française et libanaise, nous avons lancé dans le cadre de notre commission internationale un programme de collaboration avec un club libanais pour permettre la transmission des livres scolaires et de médicaments dans les écoles au Liban. Cette initiative a rapidement connu un grand succès et nécessitait un suivi rigoureux. Pour cela nous avons commencé des échanges de fax puis d'E-mail, mais rapidement il y a eu surabondance de messages. Notre ami Franco Libanais qui par ailleurs travaille dans l'informatique, nous a proposé de réaliser un forum d'échanges privé, car les 3 membres de la commission disposaient d'un ordinateur et d'un accès Internet. Depuis tout au long de l'année sont ainsi coordonnés la récupération des livres, le contact avec les écoles, l'organisation de la logistique d'acheminement, la préparation de la distribution au Liban etc. C'était le début de l'histoire !

M : Et alors ?

H : Les membres de la commission internationale ont été tellement enthousiasmés par cette première expérience, qu'ils ont souhaité l'étendre à l'ensemble du Club.15 jours avant qu'ils nous présentent leur projet, nous avions eu un exposé sur le groupware lors d'une de nos réunions. Au vu de ce que pouvait faire ce type d'outil nous n'avions aucune difficulté à imaginer le profit que nous serions susceptibles d'en retirer non seulement dans notre travail mais pour faciliter les échanges au sein et à l'extérieur de notre Club.

M : Quelle est donc le projet qui vous a été soumis ?

H : Tout simplement de faire en sorte que tous les membres du Club puissent être connectés entre eux informatiquement.

M :Cela n'a pas dû être simple ?

H : Effectivement, mais les membres de notre Club sont plutôt jeunes et 70 % disposaient déjà d'un ordinateur au travail ou à la maison. Ne restait plus qu'à convaincre les 30 % restants et à organiser les interconnexions. Nous avons négocié avec un fournisseur d'accès Internet un accès à prix très réduit, nous avons acheté 30 modems à prix de gros, la société de l'un de nous héberge notre site et nous avons organisé une formation dans Internet Café pour ceux d'entre nous qui n'étaient pas familiers du Web. Finalement, cela n'a pas été si difficile que cela et aujourd'hui nous sommes tous connecté.


M : Alors, pratiquement comme cela se passe, que faites-vous ?

H : Contrairement aux autres sites Web, nous n'avons encore que peu d'informations sur ce que nous réalisons. Nous avons pour l'instant beaucoup plus travaillé sur la coordination de notre groupe. Si vous allez sur notre site, vous risquez d'être déçu, car en dehors de la page d'accueil qui est notre fiche d'identité vous n'avez pas la possibilité d'accéder aux autres espaces.

M : Quels sont les usages de votre site ?

H : Aussi multiples que nos activités ! C'est d'abord notre mémoire collective : annuaires, programmes, plannings, travaux des commissions, suivis de projets, tout y est consigné. Si un membre n'a pas pu assister à une réunion, il a la possibilité de prendre connaissance des travaux, même à l'autre bout de la planète dans sa chambre d'hôtel s'il est en voyage à l'étranger.

M : Vous parlez d'annuaires, il n'y a que les noms des membres de votre Club ?

H : En effet, et sur ce point également nous innovons. Car en fait dans la pratique, il est édité un annuaire papier par zone. C'est une mécanique extrêmement compliquée de maintenir à jour les coordonnées de 1 million de membres ! Entre le moment où l'on donne les adresses et le moment où l'annuaire est publié s'écoulent 6 mois et les annuaires "vivent" un an. Inutile de dire que les adresses ne sont plus à jour et que le coût de production est énorme. Nous participons donc à une commission chargée de travailler à la constitution d'un annuaire On line accessible par les membres uniquement. En tout cas cela fonctionne parfaitement sur notre site.

M : Quels sont vos différents forums ?

H : Un forum bien évidemment pour le bureau, un forum pour chaque commission , un forum réunion hebdomadaire et des nouvelles. La nouveauté est qu'après chaque conférence nous ouvrons un forum dans lequel chacun peut venir discuter et où nous pouvons retrouver le conférencier (quand il a un accès Internet !)

M : Cela doit être un travail colossal !

H : Au contraire, on a gagné beaucoup de temps ! Auparavant, il fallait quoiqu'il arrive faire des comptes rendus de réunions, les photocopier, les mettre sous pli, les envoyer à chacun des membres, pour les réunions générales, pour chaque commission... bref un travail administratif énorme. Maintenant nous coordonnons toutes nos actions directement dans chaque forum et nous évitons toute la paperasserie ! En fait, tout le temps que nous avons gagné sur les taches administratives peut être consacré à l'animation des groupes d'échanges. Et paradoxalement les économies réalisées en frais administratifs ont largement couvert les frais liés à notre système de communication.


M : Mais qui maintient tout cela à jour ?

H : Tout le monde car tous contribuent à la mise à jour du site par le biais des informations qu'ils apportent ou des questions qu'ils posent ! Mais en fait vous avez raison, on a besoin de bien réfléchir à la structuration des espaces et il faut que l'animateur de chaque réunion physique soit également l'animateur des réunions virtuelles.

M : Vous ne souffrez pas trop de la "froideur" de ces échanges "électroniques" vous qui aimez les bons repas ?

H : Je vous rassure la convivialité est de mise dans toutes nos réunions. C'est vrai que l'on préfère échanger autour d'un verre. Mais l'un n'empêche pas l'autre. Et comme on règle beaucoup d'intendance d'une manière électronique, nos discussions peuvent être plus profondes et plus amicales. Nous avons inventé de nouvelles formes de convivialité On line, par exemple la manière de souhaiter des anniversaires, des petits mots échangés avec l'un ou l'autre que l'on sait en difficulté a qui l'on a pas eu l'occasion de parler lors de la dernière réunion etc.

M : Quelles sont les relations "électroniques" que vous entretenez en dehors de votre Club ?

H : Vous ne pouvez imaginer le nombre de contacts que nous avons quotidiennement dans notre messagerie. D'autres clubs qui veulent savoir comment notre système fonctionne, des membres qui s'invitent à nos réunions, des propositions de jumelages, de nouvelles actions etc. Notre Web coopératif a vraiment contribué à développer la philosophie même de notre mouvement, le rapprochement entre les personnes.

M : Qu'est-ce qui fait que vous restez fidèle à votre Club ?

H : L'amitié partagée, l'ouverture d'esprit, les projets en commun, les actions humanitaires, les succès que nous rencontrons dans nos initiatives. Savez-vous par exemple que depuis plusieurs années nous avons uni toutes les forces de nos 12 000 Clubs pour lutter contre la polio et il semble bien que nous ayons réussi le pari d'éradiquer totalement cette maladie de la planète. Nous sommes d'autant plus confiants sur la capacité de notre réseau à unir nos forces sur de nouveaux défis que nous disposons maintenant des outils de communication.